Daph Nobody

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un homme, un regard sur l'homme

mardi 15 avril 2014

SAMANTA BORZI - DU TEMPS DES VEINES A CELUI DE LA VEINE (une chronique de Daphnis Olivier Boelens, avril 2014) + INTERVIEW


Je suis très heureux de vous présenter ma chronique pour le livre de Samanta Borzi, intitulé : « La drogue dans mes veines Mes enfants dans la peau ». Cette chronique, pour tant de raisons, me tenait particulièrement à cœur. Voilà un mois que je la tissais dans ma tête jour et nuit avant de la mettre sur papier, et comme pour chaque chronique d'autobiographie, j'en ai fait une affaire personnelle. Je l'ai écrite avec le cœur, avec les larmes, avec intériorité. Il m'est difficile d'analyser un tel texte sans me catapulter dans la peau de la protagoniste, qui nous livre non seulement le compte-rendu d'une bataille, mais nous propose aussi des clefs salvatrices pour sortir d'une prison dont les barreaux sont nos propres os. Je ne remercierai jamais assez des personnes comme Samanta Borzi pour partager avec nous de tels récits, qui impliquent une telle mise à nu et une telle confession de maux terriblement intimes. Ce récit ne fut pas sans me rappeler celui de "Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée" paru dans les années 70, et qui m'avait marqué dans mon adolescence.


Samanta Borzi - témoignage publié



SAMANTA BORZI :

Du temps des veines à celui de la veine

– le récit d'un combat contre l'autodestruction –

(une chronique de Daphnis Boelens, avril 2014)


Tandis que je poursuis mon combat contre la secte des Témoins de Jéhovah satanistes de Tassin La Demi-Lune, enrichissant chaque semaine mon website associé (uneviesurlaterre.canalblog.com) de nouveaux textes qui portent matière à réflexion et suscitent de nombreuses réactions de tous côtés, mais aussi élargissant le propos du site à celui d'un combat contre toutes les formes de violences existant dans notre monde, notamment par la publication de chroniques concernant les récits autobiographiques de Tim Guénard et Virginie Vanos... voilà qu'en ce matin du dimanche 16 février, je reçois sur facebook un court message d'une jeune femme du nom de Samanta Borzi, qui me demande si ça m'intéresserait de parler de son livre, vu que je suis chroniqueur sur le web. Elle m'en touche deux mots, le sujet me touche, et j'accepte d'en rédiger une chronique. Deux jours plus tard, je reçois un exemplaire de son livre dans ma boîte aux lettres. Je me retrouve alors plongé, dès les premières pages, dans un récit très exceptionnel par sa sincérité, son regard cru, et par l'autocritique (je serais même tenté de parler d'« auto-procès ») qu'il dresse d'une femme qui a dû passer par l'enfer pour connaître, sinon le paradis, une réalité (en)viable. Une femme qui a connu le néant, puis le trop-plein, pour enfin trouver son eurythmie dans la partition de l'existence par l'intervention de plusieurs clefs (de sol) décisives. Son témoignage m'amène d'ailleurs à me poser la question de savoir si se faire du mal à soi-même est une étape nécessaire dans le cheminement visant à contrebalancer le mal que d'autres nous ont perpétré, afin d'atteindre une sorte d'équilibre, de point neutre entre deux extrêmes qui s'annihilent alors mutuellement, et d'espérer trouver, une fois cette phase critique franchie (une fois que l'on est affranchi de l'aiguillon de Damoclès qui oscille au-dessus de nos veines), sinon le bonheur, une certaine sérénité, et le désir de se (re)construire enfin. Le désir. De vivre.

Je ne cesse de répéter qu'il n'y a pas de hasard, et si ma rencontre avec Virginie Vanos à ce moment précis de ma vie n'en fut assurément pas un, j'aurais tendance à dire que celui avec Samanta Borzi n'en est pas un non plus. Ces rencontres s'avèrent en effet répondre à mon propre combat, de la même façon que des arcs-en-ciel répondraient simultanément au soleil et à l'orage. Ainsi vont les stratégies ambiguës de cette brume impénétrable appelée le « destin ». Comme un dessein. Comme un dessin. Abstrait. Qu'on doit décrypter. Où chaque œil y « crée » de sa propre perspective.

Samanta Borzi a connu très jeune la séparation de ses parents, tout comme moi, et s'est retrouvée partagée entre une mère esseulée d'un côté et un père séducteur de l'autre. Surgit dans la foulée, du jour au lendemain, une belle-mère autoritaire, cruelle, dénuée d'empathie, impératrice dans la gestion du pouvoir parental (si elle dispense une éducation « à coups de ceinture » à ses propres filles, elle sera bien plus dure encore avec Samanta qui apparaît à ses yeux comme une intruse dans la famille et devient rapidement le bouc émissaire attitré de ses pulsions qui frisent la barbarie), qui va précipiter Samanta dans la spirale inexorable de la souffrance domestique doublée d'une perte progressive de tous ses repères et d'un questionnement intérieur grossissant telle une tumeur : POURQUOI ? Pourquoi moi ? Pourquoi ça ? Pourquoi devoir vivre avec la peur au ventre et le mal au cœur ? La peur : une première drogue, émotionnelle celle-là, qui lentement, à son insu, s'insinue déjà en elle.

Plus concrètement : comment parvenir à trouver sa place au sein de ce double foyer, dont l'un des deux est surtout un foyer d'incendie ? Lorsque sa grand-mère décède, la seule personne dans son entourage qui parvenait à canaliser toute la colère contenue de Samanta, et à l'apaiser par une tendresse et une sagesse comme on rêve d'en trouver auprès d'une grand-mère (Samanta écrit : « Je me blottis tout contre elle et elle me caresse l'intérieur du bras jusqu'à ce que je m'endorme. Je l'aime de tout mon être et elle me le rend bien. »), Samanta craque. Elle est alors adolescente, et la dégringolade s'amorce, inexorable. L'adolescence, période de mutation, de métamorphose, où la poupée Barbie est remplacée par les romans de Stephen King (il y a un demi-siècle, ç'aurait été par les disques d'Elvis).

Par la plus grande des fatalités, lorsqu'on se sent exister en marge du monde, parce que différent, seul et incompris, en inadéquation par rapport à ce que nous avons le sentiment que le monde exige de nous, en porte-à-faux par rapport à ce qu'on avise lorsqu'on observe les autres personnes de notre âge autour de nous, on se marginalise. Oui, quand la vie nous plante au bord de l'autoroute, on cesse d'être conducteur ou passager, pour devenir auto-stoppeur. Le balluchon qu'on se trimballe, au passage, est toujours trop lourd pour nos seules épaules. On lève le pouce un temps, mais on finit rapidement par baisser les bras. On s'écarte, on s'isole, on dévie de la highway pour emprunter un sentier moins battu (en apparence, car le « battu » ce sera vous), où l'on pense trouver du réconfort, de l'oxygène, ou tout bonnement un sens à ce vagabondage calamiteux appelé la « vie ». On grimpe dans la première bagnole qui daigne s'arrêter pour nous prendre à bord, et ce n'est évidemment pas la plus judicieuse. À cet instant de notre épopée égarée, les rencontres que l'on fera seront décisives dans le cours des événements qui caractérisera notre biographie. Si on fait une rencontre magique, on peut se sauver et se reconstruire. Mais une rencontre nuisible peut au contraire floculer notre faillite spirituelle, psychologique et sociale.

Dans le cas de Samanta, à l'heure des premiers ébats amoureux, ce fut la rencontre avec un garçon plus âgé, qui l'initiera à la drogue, et sans qu'elle s'en rende compte (saleté d'innocence, quand tu nous tiens !) à l'accoutumance aux stupéfiants. Aux premières volutes chanvrées d'une cheminée de train à vapeur qui se met en branle, s'additionnent bientôt les rails poudreux du chemin de fer que trace l'impalpable parasite. La machine infernale s'est enclenchée, propre à vous conduire à la vitesse d'un TGV à une gare de No Mans's Land, d'où les trains qui repartent quand on essaye de la fuir, roulent tous dans la même direction : ils décrivent une chienne de boucle pour revenir au point de départ. Il n'y a soudain plus de départ ni d'arrivée, c'est l'engrenage... jusqu'au jour où ce train profite d'un aiguillage pernicieux pour emprunter une voie condamnée, qui se termine par un mur. Il ne reste alors qu'un train fou, lancé à toute vapeur, que plus rien ne peut arrêter, et duquel, pour ne pas y laisser sa peau, il faut parvenir à sauter en marche en faisant toutefois attention de ne pas se rompre le cou à l'atterrissage. Putain de ballast. Putain de fossé. Putain de largage.

Bien des métaphores que tout cela, certes. Mais il s'agit bien d'un train, et à un moment donné, lorsque certaines frontières physiques sont dépassées, ce train vous entraîne dans des régions inconnues, inexplorées de votre subconscient. On est alors à la merci de ce convoi endiablé, et ne reconnaissant rien de ce qui nous entoure, on n'est plus capable de réagir, de prendre des initiatives (et les bonnes décisions, en l'occurrence), d'élaborer un plan d'attaque (ou de contre-attaque) pour descendre de ce foutu train avant qu'il n'atteigne sa destination finale... qui n'est autre que ce mur dans lequel il foncera et qu'il heurtera de plein fouet pour tuer tous les occupants de ses wagons. Ce train-là ne ralentit jamais. Non, jamais. Il convient alors, non pas d'espérer un miracle pour en sortir, mais de s'entraîner mentalement pour parvenir à sauter en marche sans se tuer.

Oui, sortir de l'addiction à la drogue, c'est exactement cela. Un train lancé à vive allure sur un mur, qui ne s'arrêtera pas avant le mur, mais dont il faut apprendre à se sauver en s'éclipsant d'un bond avant le crash terminal.

Samanta Borzi a bien failli rester dans le train jusqu'à la collision, et plusieurs tentatives de sauter en marche ont échoué... jusqu'à l'apparition miraculeuse de cette main secourable que la vie lui a tendue depuis un train fonçant sur des rails parallèles, dont la destination n'était pas un mur cette fois mais un mûrissement profond de soi. Samanta Borzi est parvenue à sauter en marche du train de l'enfer, pour sauter en marche dans celui de la délivrance qui à un moment donné s'est aligné à hauteur du premier train. L'opportunité de survivre était là, il suffisait de la saisir, et de sauter d'un train à l'autre. Plus facile à dire qu'à faire. Les acrobaties au sens figuré ne s'improvisent pas. On ne saute pas aisément à pieds joints de son agonie à sa renaissance. Entre deux vies, il y a toujours une mort quelque part.

Ce train de l'enfer a toutefois eu le temps de parcourir bien des kilomètres et de franchir bien des frontières avant que Samanta ne puisse enfin le quitter, et c'est sur ces nombreux kilomètres parcourus que je vais m'attarder à présent. Ces kilomètres de vie ont brassé moult paysages dévastés par les bombardements, conséquences d'une guerre avec le monde entier, mais surtout d'une bataille avec soi-même.

Samanta écrit : « La rencontre avec la drogue vous laisse une marque indélébile. Je dirais que chaque être a une zone de faiblesse où il manifeste une conduite dépendante, si celle-ci est en plus décuplée par un besoin d'anesthésier certaines émotions qui semblent insupportables, la personne sera d'autant plus susceptible de basculer dans le chaos.
Lorsque cette zone de faiblesse est exploitée par la drogue, surtout le crack et l'héroïne, c'est l'ensemble de la personnalité de l'individu qui est défigurée, manipulée, comme hantée.
Plus de souffrance, plus d'angoisse, plus de mal ! Le changement d'humeur est tellement puissant, tellement immédiat que cela marque la conscience à vie. La capacité à décerner le bien du mal est alternée, anesthésiée également sans doute.
Je me rendais compte de tout mais je n'arrivais plus à réagir !
La distorsion des courbes de ma conscience et cette bagarre interne permanente entre le bien et le mal ont entraîné une telle haine de ce que j'étais devenue que tout cela a généré beaucoup de violence, de culpabilité et de colère...
J'étais devenue ma pire ennemie ! »

Des passages très durs nous frappent au fil de la lecture, relatifs à son enfance (cette période qui, comme nous le savons, façonne le reste de notre existence), comme celui où elle raconte que sa belle-mère ne sait pas faire la cuisine et l'oblige à manger des plats brûlés, jusqu'à la dernière miette, jusqu'à lécher l'assiette... et qu'un jour Samanta avait eu le malheur de vomir son repas, qu'elle avait alors été contrainte par punition de bouffer son vomi jusqu'au dernier grumeau prémâché. C'est l'accumulation de traumatismes semblables qui peuvent conduire un être à une pulsion autodestructrice qui ne fait que traduire une inversion des pôles : lorsque l'on est privé de tendresse, on trouve ses repères dans ce manque d'amour précisément, et la douleur devient une double nécessité. D'une part, lorsque le schéma de la souffrance devient récurrent, on développe le besoin de souffrir pour se sentir exister. D'autre part, on éprouve le besoin de se punir, par un mécanisme mental qui porte à conclure que si l'on est maltraité, c'est qu'on le mérite, et qu'en plus d'être puni par le monde, on doit donc aussi se punir soi-même. La rédemption du feu par le feu. Du viol par le viol.

Cela rejoint parfaitement un passage de mon dernier roman en date, L'Enfant Nucléaire (paru chez Sarbacane en 2012) : « Quand on ne reçoit pas de caresses, on apprivoise les coups, et les contusions se mettent à revêtir toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. On s’accoutume aux plaies, et sans s’en rendre compte, un jour on se retrouve à les rouvrir pour les faire revivre, parce qu’on n’existe plus qu’à travers elles. »

Samanta se défonce, à la cocaïne, à l'héroïne, plus elle s'en envoie plus son corps en réclame. Et lorsque son organisme commence à accuser les symptômes de l'accoutumance, son jeune fournisseur l'amène chez un homme qui accepte de lui refiler ses doses gratuitement... ou presque. Ce tournant marquera, en réalité, ses premiers pas dans la prostitution, et l'incipit de la déchéance. La vie en marge de l'amour enseigne des leçons vitrioliques : ton corps n'est qu'un instrument, que tu dois satisfaire par le poison pour tenir le coup mentalement, et que tu dois instrumentaliser pour obtenir de quoi te procurer ce poison. Finalement, dans cette phase précise, les dimensions spirituelle/intellectuelle/émotionnelle n'existent plus, seul existe un corps, qui s'avère à la fois une prison, un pique-assiette, un nombril narcissique et insatiable, et une poubelle. On n'existe plus que par son corps et pour son corps. Tout ce qui est de l'ordre du rêve, de l'affectif, du rapport social tout court, est relégué à la géhenne. Si j'ose dire.

De toute évidence, la drogue a le pouvoir de transformer une personne en sa propre antithèse, et c'est ce qui arrive à Samanta, qui se retrouve projetée dans un monde qui ne lui correspond pas, mais dans lequel elle va (devoir) poser ses jalons afin de survivre et de sustenter ce besoin (camouflé) d'autodestruction, d'auto-flagellation. Ce qui ne peut causer que du tort finit, à force, par être considéré comme la seule chose capable de procurer du bien-être. La plus grande perversité de la drogue, est de nous faire croire qu'elle existe pour nous apporter la plénitude et le remède à tous les maux, de nous faire croire, finalement, que c'est au cœur même du mal qu'on trouvera le bien, que c'est au cœur même de la souffrance qu'on trouvera le soulagement. De nous persuader que c'est par la douleur qu'on peut guérir (de) la douleur. De l'illusion pure et dure. Pure je ne sais pas, mais dure sans aucun doute. La perversité est d'autant plus efficace que le shoot provoque un effet orgasmique. On s'offre ainsi des orgasmes en solitaire à répétition chaque jour, qui ne durent que peu de temps, et qu'on paye cher, dans tous les sens du terme. Qu'on paye chair. On parle de l'orgasme comme d'une « petite mort ». On serait alors en droit de se demander : combien de fois doit-on crever pour pouvoir vivre enfin ? Vivre à mort !

Si l'on part du principe que Satan existe, je dirais que la drogue est sa plus belle réussite. Le simple fait de confondre douleur et plaisir, et d'élever cet oxymore au trône de l'accoutumance, est tout simplement diabolique.

Samanta insiste plusieurs fois dans son récit sur le caractère punitif des plaies infectées qui parcouraient ses bras et jambes, causées par les aiguilles de seringues. Elle se fait du mal pour se châtier de s'être infligé du mal, d'avoir perpétré du mal autour d'elle, et enfin pour se punir du mal qu'on lui a causé. Triptyque monstrueux, aux échos dantesques. En résumé, se punir pour avoir été punie : tel est, à ce moment de sa vie, la couleur de son destin. Ses bras charcutés, saignés, violentés dans la quête désespérée d'une veine à piquer (les veines, à un stade avancé de la toxicomanie, semblent se barrer à l'intérieur de la chair, comme pour réchapper aux essaims de piquouses échappés des ruches du leurre), ses plaies purulentes, au seuil de la septicémie (et au-delà), témoignent de la détermination avec laquelle Samanta s'implique dans son propre martyre. Elle veut aller jusqu'au bout... Mais au bout de quoi ? Quel est ce bout ? Le saura-t-elle seulement lorsqu'elle l'aura atteint ? Le sentira-t-elle lorsque le museau du train approchera dangereusement le mur planté en guise de butoir ?

Samanta absorbe de la drogue, et la drogue l'absorbe. Elle consomme de la drogue, et la drogue la consomme. Un rapport d'équivalence, pourrait-on dire. La drogue l'agenouille, la prostitution la met à quatre pattes, la violence et la vacuité des rapports avec les hommes l'allonge sur des lits de fortune comme dans des cercueils improvisés, où elle s'offre sans répit, la tête enfouie dans un oreiller le temps que le micheton ait « tiré son coup de fusil à pompe au canon scié »... dos tourné, tête enfouie dans l'oreiller pour ne pas voir la gueule grimaçante du gugus persuadé de lui donner du plaisir tout en prenant lui-même son pied, mais qui la débecte plus qu'autre chose ; elle éprouve un froid dégoût voire une méprisante indifférence pour tous ces hommes qui ne pensent qu'à leur propre jouissance et qui ne voient pas – ou ne veulent pas voir – qu'elle souffre et qu'elle a besoin d'être secourue ; parce que quand on paye on a le droit contractuel d'être aveugle et sourd ; parce que quand on paye on a le droit contractuel de puiser son plaisir dans la souffrance de l'autre. Ainsi, Samanta apprend (par autodéfense) à « être là sans être là », l'unique but de l'opération étant d'empocher de quoi s'offrir l'orgasme du shoot une fois encore, à des années-ténèbres de la jouissance sexuelle. Samanta meurt un petit peu plus à chaque passe, bien qu'en surface elle ne ressente plus rien. L'anesthésie du dédoublement. Elle n'est bientôt plus que l'outil de sa propre destruction. Les michetons et dealers ne sont que les outils de son outil, rien de plus. Ils sont les instruments de sa propre instrumentalisation. Causes et conséquences se confondent dans une orgie d'horloges déréglées. Samanta a le sentiment de se décomposer, telle une falaise progressivement creusée par les vagues salées de l'océan qui se fracassent incessamment sur sa poitrine rocheuse. Dans la poitrine, le cœur. Dans le cœur, le roc. Dans le roc, une braise... qui ronge le roc. Qui tient. Vaille que vaille. Vacillante.

Samanta Borzi - pic 1

Et puis, au sein de ce tourbillon de désolation, il y a des hommes qui compteront plus que d'autres, tous semblant surgis de nulle part, comme envoyés par le destin... ou par Dieu, diraient les hommes de Foi. Nicolas tout d'abord, un homme sérieux et sincère, bosseur et responsable ; un ouvrier en bâtiment. Un homme bien, qui tente de lui faire retrouver son équilibre, de la sortir de cette poisse toxicomane qui la défigure. Une première grossesse survient de cette relation (Samanta écrit : « Je suis une enfant qui a besoin d'un enfant comme elle a besoin d'un doudou. Un bébé me semble un bon remède pour guérir mes multiples plaies. En réalité, je désire un enfant comme on a besoin d'un médicament ! »). Un garçon se développe dans son ventre... Sacha... qui sera mort-né. Cette déchirure détruira son couple, et Samanta se retrouve seule à nouveau, avec pour seul conjoint le sentiment de culpabilité d'avoir tué son bébé à cause de la drogue qu'elle continuait à s'envoyer dans les veines pendant qu'elle était enceinte. Le verdict médical ne peut prouver que l'enfant est décédé en raison de la drogue, mais Samanta a trouvé là une nouvelle raison pour se punir, pour se faire du mal. Les seringues défilent, le sang ruisselle, le pus sourd, les plaies abondent, la mort sourit, aiguisant sa faux. Les déchirures dermiques en éruption ne parviendront toutefois jamais à éteindre cette braise dans son roc-cœur : celle du désir de s'en sortir, de devenir mère et conjointe, de fonder un foyer d'amour et de paix.

À ce moment-là elle ne le sait pas encore, mais en pensant que ce serait la naissance d'un enfant qui la sauverait de la drogue et de l'enfer, elle était dans le bon. Elle avait deviné où se trouvait la porte de sortie. Car c'est en effet ce qui se passera. Mais pas avec Sacha, l'enfant mort-né... Ni avec Medhi, l'enfant qu'elle aura ensuite avec Saïd, et dont la présence ne suffira pas encore à Samanta pour décrocher de cette vie de shoot, de trip, de strip et de sexe, balancée entre peep-shows et appartements insalubres. Samanta décrit si bien ces lieux sordides, sombres et sales, qu'on en perçoit les odeurs nauséabondes en rapprochant des narines les pages de son livre. Saïd n'est pas la bonne rencontre, car (sans doute désireux de lui faire plaisir ; une preuve d'amour qui constitue pratiquement une contre-preuve d'amour) il l'aide à se fournir en came quand elle en a besoin. Il consomme lui-même, alors forcément... Pas étonnant non plus qu'elle soit tombée sur lui. On fréquente qui on est (pour ne pas dire qu'on est qui on fréquente). À ceci près que Samanta fréquente des gens qui ne lui correspondent pas, car à ce moment-là, elle n'est plus elle-même. Une étrangère tangue dans le miroir. Elle est, dans la nuit du mal, une ombre de chair et de sang.

Au vu de la description détaillée que Samanta fournit de ce passé, il me paraît important de souligner un élément fondamental dans le cheminement de cette jeune femme et dans son issue favorable : à savoir qu'à travers tout elle était pleinement consciente de l'enfer qui se tissait autour d'elle et en elle. Mais nous savons tous que ce n'est pas parce que nous sommes conscients de certains mécanismes et engrenages nuisibles qui nous animent et nous manipulent, que nous sommes pour autant capables de les enrayer, et encore moins de les éradiquer. Conséquemment d'ailleurs, nous sommes bien souvent de meilleur conseil pour les autres que pour nous-mêmes. Nous sommes tous notre pire ennemi. Aucune planque ne pourra jamais nous dissimuler et nous protéger de nous-mêmes.

Néanmoins, c'est cette puissante auto-conscience qui maintient Samanta en vie, qui nourrit son désir de mettre un jour un terme à cette spirale infernale et de se reconstruire, et qui lui permet, sans qu'elle le comprenne sur le moment, de procéder à sa propre anamnèse afin de mettre le doigt sur tous les problèmes qui l'ont conduite à cette voie de chemin de fer létale, et sur le véritable remède qui la guérira de ce train (de ce train de vie) fonçant droit sur un mur.

On ressent, dans le récit de chacune des étapes de son existence, cette acuité sensorielle avec laquelle Samanta s'observe in situ comme à travers un miroir, et avec laquelle, des années après, penchée sur le clavier de son ordinateur pour écrire son histoire, elle se dissèque pour autopsier son calvaire avec une perspicacité de chirurgienne. Parce que, comme je le mentionnais quelques paragraphes plus tôt, elle a cette force que beaucoup n'ont pas (et qui, sans cette force, courent droit à leur perte, sans espoir de retour) : celle de se dédoubler jusqu'à devenir spectatrice de son propre destin, de son propre corps, de sa propre psychologie, de son propre désespoir. Elle est là sans être là. Une manière de se protéger, comme on retiendrait sa respiration pour ne pas inhaler la fumée d'un incendie dans une usine de produits chimiques. Un recul qui dédramatise, analgésie, recycle. Elle se regarde dans ce miroir imaginaire, et sait exactement où sont les failles à colmater, les problèmes à résoudre, et comment procéder pour y parvenir de sorte que l'entreprise ait un impact radical sur le cours effréné des événements. Elle n'a juste pas la force physique nécessaire pour entreprendre le grand saut du train de la mort à celui de la vie qui roule en parallèle.

On ne peut pas s'en sortir seul : Samanta serre les poings et se décide à aller quérir de l'aide.

Commencent alors les visites et tentatives régulières dans des centres thérapeutiques, des associations de soutien aux toxicomanes, des cliniques de désintoxication de toutes sortes. Tentatives souvent infructueuses, occasionnellement minées par la colère face à une administration conçue pour analyser des humains comme on étudierait des voitures. Des juges qui ne comprennent pas la réalité d'une toxicomane, qui fonctionnent malgré eux par préjugés (comble pour un juge, que le préjugé, non ?), qui estiment qu'une droguée n'est pas apte à fonder une famille, à s'occuper de ses enfants, même quand les faits, les actes, les efforts déployés tendent à prouver le contraire. Mais le mot « drogue » clignote à leurs yeux comme l'enseigne d'un motel dans la nuit noire. Pour eux, « drogue » signifie « coupable »... alors que ce terme contient aussi intrinsèquement la notion de « victime ». Une maman droguée est pour ces juges et médiateurs une droguée. Alors qu'une maman droguée est avant tout une maman. Il lui faudra donc un jour choisir entre « mère » et « merde ». Cela, elle l'a bien compris. Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Il y en aura des nuits noires à passer. Et les jours et les nuits se confondront. Il y en aura des assiettes de bouffe cramée à avaler jusqu'à la dernière miette, au sens figuré cette fois. À la défigurer de dégoût... mais aussi de colère, et de désarroi.

Samanta est cependant le juge le plus sévère de tous par rapport à elle-même. Le plus impartial, peut-être. Elle ne se fait, pour ainsi dire, pas de cadeau. Lorsqu'elle récupère Medhi mais sent que l'emprise de la drogue est encore trop forte, elle va elle-même le remettre à un centre afin qu'on prenne soin de lui car elle s'en sent incapable et ne veut pas lui faire du mal. Preuve que nous sommes en face de quelqu'un de responsable, qui à ce moment-là n'a seulement pas encore la force ou le déclic pour s'en sortir. L'envie est le premier pas vers la sortie, mais ne suffit pas en soi pour gagner cette sortie : il faut qu'elle soit accompagnée d'une énergie et d'un soutien solides et durables.

Le texte de Samanta Borzi, qui a la fois la dénude dans son autoviolence et la condamne pour s'être laissée emporter par le courant d'air (car la drogue, c'est du vent, rien de plus, mais un vent de l'ordre du cyclone, qui ne laisse personne indemne sur son passage), et à la fois l'observe d'un regard extérieur et solidaire de la souffrance subie, nourrit l'empathie du lecteur. L'empathie est la qualité la plus importante qui soit chez un être humain, car qui est dénué d'empathie est dénué de la faculté d'aimer, la faculté la plus essentielle qui soit. Si l'on ne comprend pas la souffrance d'autrui, si l'on ne cherche pas à la comprendre mais qu'on se cantonne à la juger avec condescendance en se croyant soi-même à l'abri de toutes les erreurs et de tous les « crimes » que les autres commettent, on accuse la même froideur que celle d'un tueur en série lorsque, au volant de sa bagnole, il repère sa prochaine victime. Regarder sans amour, c'est comme détourner les yeux.

Arrive enfin un homme qui jouera un rôle décisif dans sa vie : Samuel. Elle aura avec lui Lily, son troisième enfant, celui qui lui fera l'effet d'un électrochoc et la persuadera d'arrêter la drogue une bonne fois pour toutes. Elle ne restera cependant pas en couple avec Samuel (Peut-être ne se sont-ils pas rencontrés au bon moment, peut-être est-il trop intimement lié à cette période de sa vie où la cocaïne, l'héroïne, constituaient son réveil-matin et sa fenêtre sur le monde ? Et ce, bien que Samuel fût un homme droit dans son mode de vie et sincère dans ses sentiments.), mais refera sa vie avec Sébastien, un homme divorcé, lui aussi papa d'une petite fille, homme avec qui elle partage désormais son quotidien, dans la paix, la joie, et l'équilibre enfin retrouvé.

Ainsi, Samanta ne s'était-elle pas trompée en songeant, jeune déjà, que ce serait un enfant qui la sauverait de l'autodestruction, de l'autoviolence, de la pulsion d'auto-flagellation. Mais ce ne fut pas le premier enfant (Sacha), ni le deuxième (Medhi) ; il fallut attendre le troisième (Lily). Aucun amour n'est aussi fort que celui d'un enfant, et l'on peut en conclure, au final, que c'est l'amour qui l'a sauvée du « carnage » (un terme que je ne choisis pas au hasard). Ce livre est donc bien une histoire d'amour : à travers l'amour que lui portent ses enfants et Sébastien son compagnon actuel, Samanta a aujourd'hui (ré)appris à s'aimer. Dans la foulée, elle aime la vie, la dévore à pleines dents, réalise ses rêves, se rebâtit avec plus de foi et d'enthousiasme que jamais... Elle est enfin elle-même, après avoir « incarné » son contraire.

Son combat n'est pas terminé, car elle doit aujourd'hui « rattraper le coup » vis-à-vis de son fils Medhi qui souffre encore à l'heure actuelle de troubles abandonniques et de problèmes de communication dus au fait qu'il a passé une partie de son enfance dans des centres d'accueil pour enfants de toxicomanes, privé de cocon familial, ne voyant sa maman qu'une fois par semaine, voire une fois par mois, et ce des années durant. (Samanta écrit : « Je reste consciente que mon fils a été très abîmé par tout ce qu'il a vécu et qu'il ne sera pas simple de réapprendre à vivre avec tout ce passif, mais à force de patience et d'amour, rien n'est impossible. ») Samanta lui offre aujourd'hui tout l'amour possible pour renouer ce lien sacré avec son fils et lui panser les plaies morales. Rien n'est facile, mais quand l'amour s'érige en moteur des rapports, j'ai tendance à croire qu'on peut réparer certaines blessures, et qu'on peut aboutir à quelque chose de beau. De sain. De vrai.

Ce récit autobiographique nous prouve deux choses importantes. Pour pouvoir se sortir d'une situation tragique et d'une spirale délétère, il faut en effet que deux paramètres se croisent, tels des rails de chemin de fer s'unissant à l'approche d'une gare. De la vraie gare de destination, cette fois. Premièrement, il faut le vouloir. Il faut une volonté, une combativité, une soif de vivre profondes, qui permettent de saisir, lorsqu'elle se présente, l'opportunité que la vie nous offre pour nous en sortir. Mais il faut aussi qu'à un moment donné la vie nous offre cette opportunité (ce qui n'est malheureusement pas donné à tout le monde), que la vie nous sourie de quelque manière que ce soit, qu'elle nous apporte quelque chose de suffisamment puissant pour raviver le feu sacré en nous, et nous permette par cela de saboter le cercle vicieux qui s'est introduit tel un cambrioleur dans la quadrature de notre intimité pour en dérober toute flamme, toute joie, toute vitalité, toute créativité. Dans le cas de Samanta, ce fut l'arrivée de son troisième enfant : Lily. La vie lui a fait un cadeau qui lui a donné la force-« pelleteuse », le désir inexpugnable de contrecarrer l'entreprise de démolition que représente la drogue.

Chance et volonté, c'est là l'(ad)équation parfaite de l'existence humaine. Sans chance, avec uniquement la volonté, on est irrémédiablement voué à l'échec (mon propre destin me l'a maintes fois prouvé). Et sans volonté, on est tout aussi voué à l'échec lorsque la chance se présente car on ne la saisira pas. Samanta a eu de la chance, mais aussi de la volonté, sans quoi elle ne serait sans doute plus de ce monde. Samanta est consciente de cela, reconnaissante même, et témoigne de cette vérité dans son récit. On ne s'en sort pas seul. On ne s'en sort pas par hasard non plus. Et surtout, on ne s'en sort pas pour rien.

Oui, chance et volonté. Veine et combativité.

En ce sens, le livre de Samanta Borzi est une véritable leçon de vie. Ce que l'on apprécie particulièrement dans sa démarche, c'est la franchise, la nudité, l'authenticité, avec laquelle elle dévoile son expérience douloureuse. Et pourtant, malgré ce dévoilement, on ressent chez Samanta Borzi beaucoup de pudeur, de respect, de tact. Ce qui l'illumine d'une grande beauté intérieure. À la fois un appel au secours (pour les autres personnes qui sont dans une situation comparable à celle qu'elle a vécue, qui ne s'en sont pas encore sortis et ont urgemment besoin d'aide, et surtout pour ceux qui n'osent pas demander de l'aide), à la fois un mea culpa (pour tout le mal que l'autodestruction peut causer autour de soi, auprès des gens qui nous aiment, veulent notre bien-être et se battent corps et âme pour parvenir à nous sauver du mal et de nous-mêmes), ce partage de vécu dénote une grande générosité de cœur. Une grandeur d'âme.

Oui, pour tant de raisons, « La drogue dans mes veines mes enfants dans la peau » est un (p)acte d'amour. Merci, Samanta, nous t'aimons aussi.

Daphnis Olivier Boelens, avril 2014


Samanta Borzi - 5


INTERVIEW de SAMANTA BORZI (avril 2014) :

Daphnis Olivier Boelens : As-tu été confrontée, depuis la rédaction de ce livre, à des personnes qui sont dans la même situation, dans le même enfer dans lesquels toi-même tu t'étais trouvée ?

Samanta Borzi : Oui, bien évidemment. Je me suis engagée sur le terrain, tant auprès des usagers que des intervenants. Je vais régulièrement à la rencontre des usagers, dans un centre d'urgence, Transit. J'y ai fait beaucoup de séjours à l'époque, et je suis persuadée que ce genre d'établissements doivent se multiplier. Quant aux intervenants, je vais dans des écoles d'infirmiers, de sages-femmes, d'éducateurs spécialisés, et j'essaye de leur amener des outils et des clés pour les préparer à aller sur le terrain. J'ai eu quelques juges de la jeunesse qui m'ont aussi contactée, après avoir lu le livre. Les retours sont plus que positifs et j'ai bon espoir que les mentalités et la façon qu'ils ont d'interagir avec ce public, changent.

D.O.B. : Comment réagis-tu (ou réagirais-tu) face à quelqu'un se comportant agressivement parce que sous l'emprise de la drogue ou du manque, un peu comme toi-mêmes tu aurais pu réagir sous l'emprise de la drogue ou du manque ? Est-ce que d'avoir vécu la chose et d'être consciente de tous les mécanismes physiques et psychologiques que cela engage, te permet-il de mettre ces toxicomanes en confiance et de les aider ? Sont-ils plus à l'écoute avec toi (parce que tu fus comme eux) qu'avec des médecins qui ne parlent qu'à travers la science ou avec des juges qui ne s'expriment que par la loi ?

S.B. : Je ne me suis jamais retrouvée dans cette situation puisque ce que je leur apporte, c'est de l'écoute et de l'empathie. Et crois-moi, lorsqu'on est "dedans" ça fait un bien fou. J'essaye de leur renvoyer que c'est possible, qu'ils sont capables de... Lorsque je discute avec eux, ils sont en confiance car ils savent que je suis passée par là. Tu sais, je me mets simplement d'égal à égal et on discute, on parle, on échange. Je n'oublie pas la réalité qui est la leur. Ce serait orgueilleux de penser que juste parce que j'arrive, ils vont arrêter. En revanche, si j'amène des choses et que cela leur donne à réfléchir, à se dire qu'il est possible de s'en sortir, j'aurai gagné une bataille contre cette merde. En gros, ce que je veux leur montrer, c'est qu'il y a de l'espoir. Toujours ! « Rien n'est impossible quand on le veut vraiment ! » Carl Rogers a écrit : « Quand j'ai été écouté et entendu, je deviens capable de percevoir d'un œil nouveau mon monde intérieur et d'aller de l'avant. Il est étonnant de constater que des sentiments qui étaient parfaitement effrayants deviennent supportables dès que quelqu'un nous écoute. Il est stupéfiant de voir que des problèmes qui paraissent impossibles à résoudre deviennent solubles lorsque quelqu'un nous entend. » (Carl Rogers) Ce Monsieur avait tout compris.

D.O.B. : Si tu pouvais remonter le temps, penses-tu que tu opérerais des choix différents afin d'obtenir un parcours moins rude, moins violent, moins dangereux ? Sais-tu les choix que tu aurais dû faire ou ne pas faire pour éviter la spirale infernale que tu as connue ? En d'autres termes, peux-tu identifier précisément le moment où tout a commencé et où une alternative aurait encore pu dessiner in extremis une tout autre perspective de vie ?

S.B. : J'aime à penser que la vie, Dieu, l'Univers, appelle ça comme tu veux, ne te fait pas endurer tout cela sans une raison valable et si tu n'es pas capable de les surpasser.... Il y a des leçons et du positif à tirer dans tout... Il est très difficile de répondre à ta question, car il ne s'agit pas que de moi, mais bien des dommages collatéraux que mes choix ont provoqués.
Si je voudrais que mon premier fils soit en vie ?
Si j'aurais voulu accompagner mon père correctement dans la maladie jusqu'à sa mort ?
Si je ne voulais pas abîmer autant mon deuxième fils ?
Tout cela, oui, je l'aurais voulu ! Tu sais, je suis fière de moi car j'ai surmonté tout ça, mais il me reste une chose que je ne pourrai jamais enlever, un stigmate : la culpabilité. Et lorsque j'entends les grands discours qui me disent qu'elle me nourrit, je réponds... que oui, effectivement. Je ne la laisse pas guider ma vie mais elle est bien présente, car j'ai appris, et surtout j'ai pris conscience... C'est le contraire qui ne serait pas normal.
Alors, je vais te répondre en toute sincérité. Je pense que chaque étape de ma vie m'a permise d'être qui je suis aujourd'hui. Certes, c'est à coups de pelle dans la tronche que je me suis transformée et que j'ai appris à être bienveillante avec moi et avec les autres, à profiter de chaque instant, à regarder les choses différemment, à me dire que tout cela à un sens. J'aime la femme, la mère, la fille que je suis devenue. Si on retourne ta question, y serais-je arrivé sans avoir vécu tout cela ?

D.O.B. : Ta question faisait l'objet de ma question suivante, en fait : Ou penses-tu, au contraire, que si c'était à refaire, tu referais pareil parce que c'est du fait que tu as connu tous ces déboires et toute cette violence que tu es devenue aujourd'hui une femme épanouie, heureuse, assoiffée de vie et consciente de ton bonheur ? Penses-tu qu'on ait nécessairement besoin de souffrir pour comprendre la vie et pour se construire solidement ? Penses-tu que ce chemin chaotique était absolument inévitable pour avoir fait de toi la femme que tu es aujourd'hui ? Crois-tu que le destin t'a fait vivre ces épreuves pour t'amener à écrire ce livre qui pourra aider des personnes dans le même cas que toi, et pour te permettre de témoigner également de vive voix dans les écoles, les centres, les refuges ? Pour résumer le tout : dans quelle mesure penses-tu que l'on est maître de sa propre destinée ?

S.B. : Ce serait des plus présomptueux d'avoir la certitude d'être destinée à faire le bien. En revanche, ce que je sais, c'est que j'essaye de faire quelque chose de bien, à partir de ce qui m'est arrivé de mal. Je suis empreinte d'une avidité de vivre, de partager et de distiller toute l'énergie positive que je ressens aujourd'hui. Je ne souhaite pas à mon pire ennemi ce que j'ai vécu. Mais, je remercie le ciel tous les jours d'être avec les miens et de m'avoir gardée en vie car celle-ci a enfin pris un sens.

D.O.B. : Quel message délivrerais-tu aujourd'hui à un jeune qui serait tenté de s'essayer à la drogue ? Ou plutôt, par quelle formulation, par quel choix de mots, tenterais-tu de l'en dissuader ?

S.B. : Gainsbourg avait déjà très bien fait ça en écrivant "Aux enfants de la chance". Mes mots à moi seraient:
Si tu vas sur ce chemin, tu te perdras.
Si tu touches à cette crasse, tu connaîtras le pire de toi.
Si tu t'engages à la prendre comme compagne, tu deviendras orphelin de tout.
La poudre c'est le diable incarné ! Ne t'y aventure pas.

D.O.B. : C'est curieux que tu associes la drogue au diable, car c'est aussi ma vision des choses, que j'évoque d'ailleurs dans la chronique de ton livre. Nous nous retrouvons sur ce point. Et même si mon vécu n'est pas semblable au tien, je crois que sur bien des choses nous nous comprenons.

Merci beaucoup, Samanta, pour ce témoignage poignant, intègre, à cœur ouvert. Je te souhaite beaucoup de bonheur au sein de ton foyer reconstruit, avec ton compagnon et tes enfants. Que plus aucun mal, qu'il soit chimique ou humain, ne vienne perturber ta sérénité. Nous te voulons tous heureuse et souriante comme tu l'es aujourd'hui.

Daphnis Olivier Boelens, avril 2014

samedi 15 février 2014

VIRGINIE VANOS : La femme qui s'est dé-« Battue ! » – le récit d'un combat contre un pervers narcissique – (une chronique de Daphnis Boelens, 12 février 2014) + INTERVIEW


PARUTION D'UN TEMOIGNAGE chez EDILIVRE en 2013, signé VIRGINIE VANOS






VIRGINIE VANOS :
La femme qui s'est dé-« Battue ! »
– le récit d'un combat contre un pervers narcissique –
(une chronique de Daphnis Boelens, 12 février 2014)

Ce témoignage « à vif » touchera la plupart d'entre nous, pas forcément parce que nous avons été battus ou maltraités comme l'a été Virginie, mais parce que nous reconnaîtrons tous en Reza Shariati une ou plusieurs personnes que nous avons connues au fil de notre vie sans toutefois parvenir à en définir le comportement tout en sentant instinctivement qu'il était représentatif de quelque affection relevant de la pathologie. Comme me l'a très justement dit un jour une amie : « pouvoir mettre un nom sur une maladie aide à mieux la cerner et à entamer le processus de guérison ».

Il fut un temps où les termes de « pervers narcissique » ne faisaient pas partie du vocabulaire psychiatrique, et aujourd'hui encore nombre de ces « spécialistes de l'alchimie mentale » rechignent à se servir de cette terminologie, en dépit des critères de plus en plus précis énoncés pour identifier ce type d'individus. Je ne m'attarderai pas ici sur les déclinaisons de cette « bestialité mentale » (pour plus d'informations, et pour d'autres considérations concernant le récit autobiographique de Virginie Vanos, lire mon article intitulé « Combattre la violence au quotidien », via le lien http://uneviesurlaterre.canalblog.com/archives/2014/02/13/29205406.html

L'objet du présent article est de dresser le portrait d'une Virginie Vanos qui nous propose, dans son livre intitulé « BATTUE ! », une optique de défense particulière face à un être aussi ravageur qu'auto-destructeur. Il nous faut reconnaître que Virginie Vanos possède une force de caractère assez exceptionnelle, car peu de gens, confrontés à une telle violence et physiquement fragilisés, parviendraient, plus qu'à tenir tête à l'individu concerné, à survivre psychologiquement à ces agressions répétées, à cette oppression permanente, à cette persécution, cette dévalorisation si répétitives qu'elles font parfaitement office de lavage de cerveau. Rien de tel que le « supplice de la goutte d'eau » chinois pour réduire un être à néant.

Mais plutôt que de se réfugier dans sa famille, Virginie Vanos décide de s'armer psychologiquement contre Reza Shariati, afin de ne pas lui donner gain de cause, de ne pas lui offrir le délice d'une victoire humaine non-méritée. Les épreuves qu'elle endurera à travers ce combat seront de taille. Elle sera notamment victime d'une tentative de meurtre à l'insuline par ce Reza, habilement camouflée par la mère Shariati, toute la famille collaborant dans cette persécution, et qui n'est certes pas étrangère au façonnement de la personnalité de ce fils Shariati qui a décidé de ne rien faire de sa vie et qui proclame à tous vents que l'oisiveté est la preuve formelle d'un homme supérieurement intelligent.

La caractéristique principale des pervers narcissiques est de se construire par le biais de votre destruction. Ils choisissent dans leur entourage une personne qui sera leur proie, leur bouc émissaire (il peut s'agir d'une compagne/d'un compagnon, d'un fils/d'une fille, d'un(e) collègue de travail, d'un(e) voisin(e)... tout en se comportant « normalement » avec toute autre personne, ne laissant ainsi rien entrevoir de leur véritable personnalité cachée), sur qui ils déverseront leur venin tout en se purgeant eux-mêmes de ce venin qui circule au départ dans leurs propres veines et qui les ravage de l'intérieur jour après jour bien qu'ils fassent un déni de grossesse par rapport à ce fœtus apocalyptique qui les habite et les hante. Le pervers narcissique procédera d'abord par séduction, afin de gagner la confiance de la personne en question et de lui permettre de dévoiler ses points faibles, sur lesquels il s'attellera à travailler comme on force un coffre-fort avec une foreuse afin d'en dérober toutes les richesses.

Oui, car ces gens vous vident peu à peu de votre substance, en vous faisant croire, de surcroît, que ce que vous considérez comme des références et des repères moraux, culturels, intellectuels... ne sont que des sous-valeurs issues de sous-hommes dont vous faites partie, et qui vous ont été inculquées par votre famille qui n'a jamais rien compris à la vie en raison d'une étroitesse d'esprit génétique. Ses valeurs supplanteront peu à peu les vôtres. Sa violence vous rongera tel un cancer. Sa folie deviendra votre raison. Vous serez sa nouvelle paire de chaussures.

Peu de victimes parviennent à se relever d'une telle entreprise de démolition, et les suicides ne sont pas rares, quand les victimes ne tombent pas dans l'alcool, la drogue ou l'addiction psycho-médicamenteuse. Virginie Vanos a fait preuve d'une combativité qui n'est pas donnée à tou(te)s. La lecture de son texte transpose parfaitement, à travers le choix de ton et du lexique, la violence subie d'une part, et d'autre part la violence déployée par Virginie elle-même en réaction contre ces agressions au débit exponentiel. Il est bien connu que la violence physique constitue en soi une violence psychologique. Dans le cas des « pervers narcissiques », la violence physique est moindre (bien que présente, mais s'inscrivant comme une violence parmi d'autres) : c'est en réalité la violence psychologique qui prédomine. Ainsi, Reza Shariati ne cessait, jour après jour, de souligner que Virginie Vanos n'était qu'une vulgaire occidentale, aux goûts provocateurs tout juste dignes des prostituées de luxe, et que si elle voyait son niveau de respectabilité et d'élégance enfin relevé, c'était uniquement parce que Reza lui-même lui avait permis une rédemption, un effacement total de son ancienne personnalité de débauchée dont chaque déhanchement dénotait de la vulgarité, de la grossièreté. En d'autres termes : il lui a permis, du haut de sa magnanimité, de devenir une femme bien. Quelle chance d'avoir à sa disposition un tel rédempteur, un tel redresseur de torts, un tel enseignant de la vie érudit et surdoué, une telle réincarnation de Jésus Christ !

Tout ce qui constituait le monde de Virginie était systématiquement dénigré, écarté, molesté. Les goûts de celle-ci étaient considérés par Reza comme ceux d'une femme de mauvais goût, les loisirs qu'elle pouvait s'accorder étaient forcément ceux d'une traînée inculte, les rêves, projets d'avenir et travaux qui constituaient la personnalité et les activités de Virginie la conduisaient forcément sur le mauvais chemin, le bon chemin étant, aux yeux de ce Reza, ceux du désœuvrement, du rejet obsessionnel et démesuré de la société, de la consommation effrénée de marijuana et d'alcool, etc.

Virgine cherche à se bâtir une vie, et le contact avec un homme dont les valeurs ne sont que spirales de fumée convient aussi bien à cette jeune femme qu'une sulfateuse siérait à une antilope. Si elle atteint un point de non-retour où elle sent sa vie (psychologique mais aussi physique) en danger, plutôt que de fuir elle décide de relever un défi : gagner le duel contre cet homme qui est aussi vide de profondeur qu'il n'est rempli de toxicité et de sarcasme. La pollution morale qui s'immisce en vous au contact de cet homme ne va pas sans rappeler celle d'un gourou de secte qui, parvenant à vous convaincre qu'il est le représentant direct du Créateur de l'Univers, vous amène à accepter de sa part n'importe quel traitement, les insultes, imprécations et punitions, le moindre attouchement inconvenant. Reza est le gourou d'une secte dont il est son propre adepte avec un certain Hirad qui partage ses idéaux, son mode de vie, et son paysage enfumé de cannabis. Deux personnages aussi insupportables et inconsistants l'un que l'autre.

Ce n'est pas sans un certain humour que Virginie revient, avec recul, sur cette relation sentimentale qu'elle a vécue il y a quelques années déjà, et qui lui a valu malgré tout une dépression nerveuse. Parfois traité sur le ton de la comédie, d'autres fois dans un registre plus dur, on sent néanmoins à travers ce récit le désir de partager non pas tant la douleur de ce vécu, que la liesse de la victoire finale. Une double victoire, en vérité : contre l'agresseur, mais aussi contre sa propre fragilité. On sent Virginie évoluer au fil du récit, s'aguerrir, prendre conscience des réalités de la vie, du caractère éphémère des relations, du danger de l'idéalisme naïf qu'induit la foi en l'amour fou.

Nous serions tentés, à l'issue de ce récit, de se dire que le véritable amour n'est qu'un leurre et qu'il serait plus raisonnable de renoncer une bonne fois pour toutes à ce type de relations rapprochées avec autrui, que les nuits d'amour sont toujours sans lendemain. Cependant, ce n'est pas le propos du texte. À mon humble avis, ce qui ressort ici, c'est l'idée de vaincre le mal afin de faire de la place pour ce qui existerait de plus beau en ce monde, de sorte que lorsque la bonne personne se présentera, le cœur sera prêt à l'accueillir au meilleur de sa forme, non plus avec naïveté et soumission, mais avec équilibre et discernement. Il faut croire que c'est en passant par une expérience aussi extrême que l'on apprend à se protéger de la vilenie humaine, et de la flairer même lorsqu'elle se dissimule derrière une façade des plus séduisantes.

Jamais plus Virginie ne se laissera emporter dans un tel tourbillon de violence et de manipulation mentale. Jamais plus elle ne se « fera avoir ». C'est quand on a échappé à la destruction, qu'on peut enfin commencer à se construire. La jeune fille est ainsi devenue femme, et sa fragilité, carapace.

Se construire, oui. C'est ce que je souhaite de tout cœur à Virginie Vanos, cette charmante jeune femme que j'ai eu le plaisir de rencontrer, et qui m'est apparue comme quelqu'un qui revient de loin, mais qui a su en tirer les bonnes leçons, et qui n'a pas renoncé à ce qu'elle aimait. Jamais, d'ailleurs, n'a-t-elle été plus active qu'aujourd'hui. Ses projets photographiques se multiplient, pour notre plus grand plaisir. À présent qu'elle a pu extraire tout ce venin sur papier, je lui souhaite beaucoup de bonheur et de paix. Surtout beaucoup de paix. Lorsqu'on est passé à deux doigts de la mort (qu'elle soit physique ou psychologique), on voit la vie sous un autre angle, avec un autre œil, qui semble à la fois doté de lunettes à infrarouges, et à la fois libéré d’œillères propres à la jeunesse. La vie, alors, prend peut-être plus de valeur qu'elle n'en revêtait auparavant.

Ce livre est une leçon de vie, le récit d'une victoire, qui pourra aider bien des personnes qui se sont trouvées confrontées à une situation semblable (ou qui s'y trouvent toujours confrontées) et qui ne sont pas parvenues à en sortir ou à oublier. Oui, Virginie nous prouve noir sur blanc qu'IL EST POSSIBLE DE SABORDER UNE TELLE MACHINATION ET DE LUI SURVIVRE !!! Et la meilleure façon de mettre fin à un calvaire comme celui de l'assujettissement à un pervers narcissique, c'est de parler. À ce titre, et en guise de mot de la fin, je dirais que si le livre de Virginie Vanos ne s'était pas intitulé BATTUE !, il aurait pu très bien s'intituler PARLER !

Daphnis Boelens, 12 février 2014





VIRGINIE VANOS INTERVIEW – février 2014

1) Qu'as-tu le plus appris à travers cette terrible expérience, sur toi, sur la vie en général ?

J’ai appris que rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir, que les apparences sont trompeuses…. Et que j’étais beaucoup plus résistante que je ne l’imaginais !

2) Te reste-t-il des séquelles de ce vécu avec Réza ?

Oui, hélas, il me reste des séquelles au niveau neurologique : je n’ai plus de rythme circadien suite aux privations de sommeil. Je tiens le coup grâce à des anti-épileptiques que je devrai prendre à vie.

3) Te sens-tu changée par ce vécu ? As-tu relevé des changements positifs, ou négatifs aussi ?

Changée… Mon Dieu, hélas oui. J’ai l’impression d’être devenue horriblement dure. Ok, c’est bien d’être la reine de la résilience, mais je suis maintenant tellement blindée que je suis sur la défensive, prête à combattre, dès que je sens que l’on pourrait me faire sciemment le moindre mal.

4) Ce vécu affecte-t-il tes relations actuelles ? Les abordes-tu de la même façon, ou avec plus de circonspection qu'auparavant, avec méfiance d'entrée de jeu ?

Ce n’est pas l’épisode Reza qui m’a changée d’un point de vue affectif, car quelques mois après la rupture, j’ai eu la chance de vivre deux ans avec un homme merveilleux. C’est plutôt mon veuvage (3 ans déjà…) qui a fait de moi ce que je suis actuellement. J’ai eu quelques aventures, j’ai parfois éprouvé des sentiments vrais… mais si je veux être lucide, je n’ai fait que servir de Kleenex à quelques mâles pensant que fragile rimait avec facile. Je suis seule, totalement seule depuis une bonne année, et je ne veux plus servir de support à fantasmes. Je ne veux plus qu’on me drague, je ne veux plus qu’on regarde ma bouche en pensant à mon cul. C’est pour cela que je me suis volontairement mise à la retraite sentimentale. Qu’on ne tente plus de me consoler, ou de me baiser… Je n’ai qu’un seul souhait, qu’on me laisse tranquille à ce niveau-là.

5) Quels seraient les conseils que tu donnerais à quelqu'un(e) qui serait confronté(e) à ce type de relations ?

Dès qu’on se rend compte qu’on est dans une relation perverse, à mon sens, il n’y a qu’une seule solution : la fuite, et au plus vite ! Aucun prétexte n’est valable pour rester…

Merci, Virginie, pour t'être confiée avec autant de franchise dans ce court entretien... de même que dans ton livre, que je conseille vivement de lire aux personnes qui ont été ou sont confrontées à ce type de problèmes, mais également à tout un chacun, car toi et moi savons, de par notre vécu, que personne, absolument personne, n'est à l'abri de ces pervers manipulateurs, qui sévissent dans tous les milieux possibles et imaginables. En guise de conclusion, je ne puis que te souhaiter, pour les années à venir, la paix et l'amour (il existe fort heureusement d'autre formes d'amour que celle entre un homme et une femme, sur lesquelles il est réconfortant de pouvoir compter). Que la vie te protège des gens mauvais... même si, avant tout, c'est à nous-mêmes d'apprendre à nous en protéger, comme tu nous l'as très bien démontré dans ton récit autobiographique qui, je le rappelle, vient de paraître en 2013 chez Edilivre et s'intitule « BATTUE ! ».

Prends soin de toi.

À bientôt. Daphnis



jeudi 14 mars 2013

CHRONIQUE LITTÉRAIRE n° 6 : « ON A FAIT DE NOUS DES IMMIGRÉS » (2009)

Un récit autobiographique de Giuseppe MUNGO
(par Daphnis Olivier Boelens/Daph Nobody, février 2013)



S'il est vrai que nous sommes tous des émigrés – plus on remonte dans le temps, plus on réalise que l'on vient tous d'ailleurs, tous autant que nous sommes, que chaque généalogie a fait le tour de la Terre avant d'aboutir et de se sédentariser à tel ou tel endroit –, certains le sont sans doute plus que d'autres, car ils le sont depuis une époque plus récente.

Est-ce parce que je suis moi-même fils d'immigré italien que ce récit m'a particulièrement touché ? Mon grand-père, en effet, était venu d'Italie pour travailler dans la mine de Waterschei dans le Limbourg, et je me sens appartenir à une lignée d'ouvriers plus que d'intellectuels, bien qu'il y ait beaucoup d'artistes dans mon ascendance tant maternelle que paternelle.

Mais nous ne sommes pas ici pour parler de moi, mais pour évoquer ce magnifique récit autobiographique que nous propose Giuseppe Mungo, que j'ai eu le plaisir de rencontrer au Salon du Livre du Breuil en automne 2012. Si je devais le revoir aujourd'hui, ce ne serait plus un plaisir... mais un véritable bonheur ! car après avoir lu ce livre, je ne vois plus cet homme de la même façon. Je ressens à son égard des sentiments d'amitié profonde. Plus que cela, j'ai le sentiment qu'il fait partie de ma famille, ou de faire moi-même partie de la sienne... car son récit est très proche de celui de ma propre famille, du côté de ma mère pour être plus précis. Il m'a touché à un de mes points les plus sensibles : le besoin d'appartenance... ou la non-appartenance par défaut.

C'est avec une grande humilité que Giuseppe Mungo nous raconte son histoire et celle de sa famille, mais aussi avec une grande justesse, une grande joie et une grande tristesse, une grande sagesse et une grande lucidité, également avec tant de tendresse et d'amour que, lors du passage où, après l'avoir vu retourner dans son Sud natal alors qu'il est devenu adulte, arrive le moment de la deuxième séparation d'avec ses grands-parents retrouvés tant d'années plus tard, j'ai senti des larmes rouler sur mes jours. Il m'a touché au plus profond de mon être, par l'honnêteté de son « compte-rendu », et par la sensibilité avec laquelle il dissèque les cœurs humains, particulièrement quand ils sont déchirés.

Ce récit, de fait, est celui d'un « déchirement », et ce à plusieurs niveaux. D'abord, le déchirement d'un départ sans retour, celui qui l'amène, enfant, à quitter son village de Calabre pour la Sardaigne, alors qu'il n'a que quatre ans et que son père est en quête de travail – le terme « déchiré » apparaît d'ailleurs dès la troisième page de ce livre. Puis, second déchirement, lorsque sa famille doit quitter la Sardaigne pour la France, tandis que le père se compte parmi les ouvriers licenciés de la mine de Sardaigne, du fait qu'il est un des derniers embauchés. Déchirement d'avec sa famille d'abord, tandis qu'ils laissent les grands-parents derrière eux, ensuite déchirement d'avec l'Italie elle-même, aucune perspective ne s'y offrant plus à la famille Mungo, contrainte de se déporter à l'étranger, et en France plus précisément.

Ce livre est d'ailleurs, au passage, une déclaration d'amour adressée à la France qui a accueilli à bras ouverts le jeune Giuseppe, qui lui a appris la langue française, qui l'a soutenu chaleureusement sur les bancs d'école, puis qui lui a permis de travailler et de s'émanciper par le travail, jusqu'à ce jour marquant – nous sommes alors, paradoxalement, en mai 68, époque où tout un système, archaïque, s'effondre – où il peut s'acheter une R8 flambant neuve, symbole de sa réussite par le travail, réussite que son Italie natale n'aurait jamais pu lui offrir, elle qui ne lui a proposé que la misère, la tristesse, l'impuissance. Je suis sans doute particulièrement sensible à ce constat, du fait que je suis moi-même originaire d'Italie, et que ma famille a dû s'installer en Belgique car l'Italie ne lui offrait aucune issue viable. Dans le cœur de Giuseppe Mungo se trouve aujourd'hui un mélange nord-sud, d'un sud qui l'a rejeté mais dans lequel jusqu'à son dernier soupir il restera enraciné, et d'un nord qui l'a accueilli même s'il y sera toujours perçu comme un émigré.

Giuseppe Mungo ne mâche pas ses mots quand il s'agit de dénoncer une Italie, un « Sud » – son « Sud » ! – qui l'a privé d'amour, de respect, d'opportunités, et qui l'a chassé comme une mauvaise mère chasserait son fils à coups de balai afin qu'il aille chercher du boulot « ailleurs » et qu'il ne revienne que lorsqu'il sera plein aux as. À ceci près que le fils ne revient pas pour faire partager ses gains à ce pays qui l'a vu/fait naître. Il n'est pas question pour Giuseppe de rendre justice à un pays injuste, même si ce pays habite son cœur. Je t'aime, je te hais. Tu es ma mère patrie, mais tu es ma mère partie, car tu m'as répudié, aurais-je personnellement écrit en conclusion. Une déclaration d'amour poignardé au cœur. Comme on le ressent vivement d'entrée de jeu, notamment dans ce passage : « Toi mon Sud ! Toi mon Sud et ta misère qui m'ont fait partir de ma terre, sachez que mes racines sont si profondes que jamais personne ne pourra les éradiquer. »

Giuseppe Mungo dénonce une Italie mal menée et malmenée, qui épuise ses autochtones sans jamais leur ouvrir véritablement une porte, les conservant dans une misère noire, les embrigadant dans un système politique vicieux et véreux (cfr. l'épisode où le grand-père, afin d'obtenir un « acte de naissance », se voit contraint d'offrir au secrétaire de mairie une bouteille d'huile d'olive, sans quoi il peut toujours siffler pour avoir ce document !), basé sur des pots-de-vin, des actes de soumission, du baisemain... « Je te quitte sans regret mon Italie. Je quitte ton système de ''combinazione'', à cause duquel il faut être recommandé pour avoir un document administratif, un lit dans un hôpital, une place de travail, c'est-à-dire avoir son dû de citoyen. (...) Je quitte ce système qui est à la limite de la démocratie. Je quitte ce système qui porte à confusion avec un système douteux où il y a un parrain qui soi-disant vous protège moyennant finance. » Alors qu'en France, terre d'accueil, « Ce qui vous est dû vous est donné, sans aucun baisemain. »

Plus qu'une dénonciation ou une déclaration d'amour, c'est un cri de colère et de révolte à l'encontre d'un pays qui, aujourd'hui encore alors qu'on retrouve aux élections un Berlusconi qui pour la énième fois renaît de ses cendres à grands coups de battage médiatique financé par des fortunes mafieuses (N.B. : cette présente allégation n'engage que moi et n'émane pas du récit de Giuseppe Mungo), se trouve plongé dans la corruption et dans un esclavagisme camouflé d'un Sud aliéné par un Nord embourgeoisé. J'en arrive à me demander si la mafia n'est pas une revanche du Sud sur le Nord exploiteur, bien que les principales victimes de la mafia soient des gens du Sud. Ne dit-on pas que la fin justifie les moyens...

Mais pour en revenir à ce récit très pertinemment intitulé « On a fait de nous des immigrés », je dirais qu'il est intéressant à plus d'un titre, car c'est avec une grande sincérité que Giuseppe Mungo nous relate les différentes étapes d'une émigration forcée, en accordant toujours une énorme importance aux relations d'amour et d'amitié qui se sont tissées au fil de ces déplacements vers le Nord. Il nous ravit, car il ne s'encombre pas de théories politico-sociales ou de propos bassement vindicatifs. Il conserve un regard positif à travers tout, tandis qu'à travers tout il se (re)construit, pour devenir au final un homme, tout simplement, un homme digne de ce nom. Comme tous les émigrés, il accuse ce trouble identitaire incurable : la France le désigne sous l'appellation de « l'Italien », et l'Italie l'évoque comme « Le Petit Français ». Mais loin du récit larmoyant et sombre d'une émigration échouée, ce livre vous emporte dans un élan d'espoir, de rêves accomplis, de belles valeurs (celle du travail, notamment, qui se perd de nos jours, la crise n'aidant pas à se revaloriser par le travail) et de lendemains meilleurs ailleurs. Croire c'est croître, le vouloir c'est le valoir. Et pour pouvoir bâtir, il faut être aimé.

En achevant de lire ce texte – dévoré en une matinée, tandis que derrière les rideaux tirés de mon bureau de Bruxelles, le ciel était désespérément fermé par un matelas de nuages gris –, je me suis surpris à ressentir une certaine joie de vivre. J'avais envie de dire : « Voilà un homme qui a vécu, qui a du vécu ». Parce que son histoire contient force et éclat. Ses mains calleuses n'ont pas endurci son cœur, ses mains salies par le labeur n'ont pas souillé son âme. Histoire d'amour et de combat, histoire de valeurs nobles et de prise de conscience d'une réalité impitoyable, par certains égards pitoyable. Un livre dans lequel, un peu comme dans le chef d’œuvre de Spike Lee Do The Right Thing, se retrouveront tous les émigrés du monde, mais aussi les lecteurs qui n'ont pas eu la chance d'être un jour étrangers quelque part, et qui se demandent ce que l'on peut ressentir en se retrouvant du jour au lendemain plantés dans un pays qui n'est pas le sien, coupé de ses racines et de sa famille.

Il faut aussi avouer que Giuseppe Mungo a eu de la chance d'être arrivé dans Le Creusot, en Bourgogne. J'ai eu l'occasion de me rendre dans cette région de la France il y a quelques mois, et j'ai pu constater par moi-même la chaleur humaine régnant parmi les habitants. J'avais rarement rencontré une telle gentillesse, un tel accueil ; je me suis senti chez moi au bout de 24h. Car il est vrai que selon l'endroit où l'on émigre, on ne perçoit pas la chose de la même manière. Mes grands-parents, qui ont émigré dans le Limbourg, n'ont pas ressenti une telle chaleur humaine. Bien au contraire, un prêtre venait frapper à leur porte pour leur signifier que « Vous mangez de notre pain ! », et ce alors que mon grand-père travaillait dans la mine, un travail dur, périlleux et épuisant. Cela sans compter les « Bonnes Sœurs » de l'école où se rendait ma mère, qui lui ont un jour offert un ouvrage lui expliquant comment exorciser ses parents possédés par Satan, cela parce qu'ils n'étaient pas religieux et ne se rendaient pas à l'église le dimanche, le seul jour de repos de mon grand-père épuisé par son travail à la mine. Il y a donc, de toute évidence, immigration et immigration. Giuseppe Mungo a eu la chance d'atterrir dans un endroit où il a été accueilli avec amitié, générosité et constructivité. Mais il nous fait partager sans parcimonie son bonheur, sa joie, sa fierté d'être devenu celui qu'il est devenu là où il l'est devenu – et il peut certes en être fier. Et pour cela, nous lui sommes reconnaissants, car l'espace de 121 pages, nous avons émigré, voyagé avec lui, ri et pleuré. Nous avons vécu... et nous avons réussi notre vie dans son sillage. Car réussir sa vie, c'est trouver sur Terre un endroit où l'on se sent bien. Où l'on se sent chez soi. Où l'on se sent soi.

Merci, Giuseppe, pour ces confessions poignantes. Et à bientôt, je l'espère, autour d'un bon repas « à l'italienne »... ou « à la française » !

Daphnis Olivier Boelens-Bisazza/Daph Nobody, le 27 février 2013


jeudi 10 mai 2012

COUP DE COEUR THÉÂTRE : MADAME LA MINISTRE


« MADAME LA MINISTRE »
mise en scène de Frédéric Gibilaro
avec Bambina Liberatore, Magali Genicq, Sylvie Suzor, Romain Barbieux
scénographie : Serge Helholc
Création Lumière : Laeticia Rasschaert
Costumes : Hélène Mahillon et Elodie Pulinckx

Un spectacle à voir ABSOLUMENT en ce moment à l’XL-Théâtre (Théâtre du Grand-Midi), mis en scène par un Frédéric Gibilaro au meilleur de sa forme. À partir d’un texte relativement complexe qui, tel un roman de Duras que l’on aurait adapté pour la scène ou pour le cinéma, gagnerait à être lu sur papier pour en saisir toutes les subtilités, Frédéric Gibilaro réussit à créer une mise en scène dynamique, colorée, fraîche et dénuée de temps morts. C’est non sans une bonne dose d’humour haut-de-forme que nous nous voyons embarqués dans un véritable ballet de manigances où le non-dit s’arrose à grands coups de rhum et de pirouettes moldaves.

La scénographie, par ses confections en patchwork (un patchwork qui se retrouve jusque sur les verres et bouteilles accessoirisés), reflète parfaitement le rassemblement de personnages hétéroclites qui défilent sur scène. Mention spéciale pour ce décor très économe mais conçu intelligemment, qui épouse l’extravagance pittoresque des personnages tout en restant dans la sobriété. C’est sans doute cela aussi, la grande réussite de ce spectacle : parler d’excès sans tomber dans l’excès. De même, traiter de thèmes sérieux en les confondant par une malice qui pétille comme un champagne de ses innombrables bulles. L’insertion de génériques de célèbres séries télévisées des années 80, de manière tout à fait anachronique, tend à farcir la fiction de fiction, comme en un set de poupées russes, où chaque porte s’ouvre sur une nouvelle porte.

À ce propos, les portes, ici en tissu (choix judicieux), ne se ferment ni ne s’ouvrent jamais vraiment, ne retiennent aucune incursion extérieure, ni ne donnent accès au for intérieur des personnages, mais traduisent lucidement le proverbe qui affirme que « les murs ont des oreilles », et ce dans un climat de cabale où l’on écoute davantage aux portes qu’on ne prête une oreille attentive à son interlocuteur de visu. Jeu de tromperies et de dissimulations.

Dans un rythme ininterrompu, les règlements de comptes succèdent aux méditations ironiques, de sorte qu’on ne décroche jamais de la pièce, en dépit du texte parfois ardu. Mais au-delà de toutes ces qualités, ce qui porte cette pièce, ce sont plus que jamais les comédiens. Ils sont quatre : trois femmes et un homme. Romain Barbieux, élégant et inquiétant, qui en jette par son regard gorgé d’une ironie sombrement délicieuse. Bambina Liberatore, endossant une noblesse dévoyée (pléonasme ?) qui tantôt se galvanise tantôt s’ébrèche. Magali Genicq qui habite physiquement la scène avec brio, dont le corps valse et papillonne, et dont la verve nous capture tel un lasso. Enfin, et non des moindres, la phénoménale Sylvie Suzor, dont le naturel se joue de la caricature de la servante niaise, pour façonner, au contraire, le portrait d’une soubrette au parfum exquis d’opportunisme piquant. En bref, un quatuor digne d’un palais royal où les chambres de bonnes ont autant d’importance que les boudoirs satinés.

Notons aussi le beau travail sur les costumes, qui vient parfaire l’ensemble. Tout est juste, tout est pensé jusque dans ses moindres coutures, et on jouit du spectacle de bout en bout.

En résumé, une très très belle réussite à tous les niveaux pour cette pièce inédite, qui a certainement de beaux jours devant elle. Gageons que très bientôt, Madame la Ministre partira en tournée électorale.

Daphnis Boelens, écrivain-scénariste... et, hic et nunc, spectateur comblé ! (9 mai 2012)

http://www.ipulcini.be/?p=464#more-464

lundi 13 juin 2011

ALVIN, « One Day In The Universe » : THE NEW BREATH in MUSIC (APRIL 2011) an article written by Daphnis Boelens alias/aka Daph Nobody



"ALVIN : ONE DAY IN THE UNIVERSE" (by Daph Nobody/Daphnis Boelens)



Entertaining, reviving, rocking, groovy, cool, fresh, delightful.




Welcome to the coloured world of ALVIN. Very few albums succeed in generating such a positiveness. The universe of this complete artist (he writes, composes, sings and plays – thank God! such an artist still exists!) swallows you in a whirl of joy and glitter. Because we are dealing these days with a dark crisis (moral, ethical, religious, political, social, economical...), many artists tend to reproduce in their music the gloomy moods of the 21st century society. Forget it here! Alvin’s music belongs definitely not to the “destroy” decadent widespread attitude. Its magic rests in its ability to intermingle decades. Musically speaking, you will go through a little glide back to the past, but with a true concern for contemporaneous breaches (loneliness, aspiration to nature... as in Silence). When you listen to his sunny tracks (though fissured with melancholy), you get the feeling that you personally grew up with them, probably because they convey the basic but essential emotions you experience when confronted by the four elements, which is an all-time inner process. His piano (notably in the splendid So many lives and In the rain) reminds you of the rain, now thin now thick (which heavy drops resound on every surface around), you happen to cross sometimes as you walk back home without your beloved one by your side, while the streams, along the gutters, carry away all human waste, cleaning the city from dust and dirt...




One Day In The Universe, a title that perfectly reflects the spirit of the album. Simple and complex at the same time. Each song of Alvin is a tale (Terre Éther), telling about the sky and the earth, about the individual and the masses. But no dogmatic and ponderous message here. Only naked feelings, a true conversation with one’s conscience. Is there anything greater than a music opus you can listen and perceive more in depth when you close your eyes? Have a try, and you’ll find yourself on a swing pushed by the wind. And because childhood and adulthood meet here, you regain a state of balance and serenity.




In Alvin’s music, there is an indefinable something that is reminiscent of London. No wonder... Alvin lives in London now! As a result, this album, following the example of this mythical city, moves, grooves and delights. It shines and invites you to hop aboard. And there you are, crossing avenues swarming with people. Then you seep into alleys, all harbouring forgotten treasures, legendary places, magical nooks and crannies.




Another good point: not so many artists nowadays have a recognizable voice, the way Sting, Phil Collins or Elton John have. Alvin is undoubtedly one of them. He banks on different registers (Turn the page), using ethereal humming, mysterious vibratos... The least you can say is that his lungs are not short-winded. Likewise, it is difficult, today, to catch melodies that are easy-to-remember (unless they are covers of old hits or built on famous samples), as if modern times, with their freedom of excess, their overdose of sound production and unlimited sophistication, had driven to an incapability to reorganize 7 notes on a keyboard. Alvin’s tunes quickly settle in your mnemonic jukebox. Besides, they breed sunbeams in the fog. Between a clear blue sky and a mattress of grey clouds, enjoy this rainbow of fresh soul.




Different genres converge (pop, rock, electro, disco...), and the whole is completely harmonious. You can’t help thinking of Electric Light Orchestra for its musical richness and variety, of the Beatles for their touching lightness, of Hall & Oates for their lively rhythms, or even of Chris Rea for the beauty of the tone and the autobiographical character of his speech: features that unite the audiences (Paper Boat).




The charm of this album also lies on the beautiful combination of instruments (Magnetic Field): they fulfil every single minute, but never overload the acoustic flow. Alvin’s voice is never drowned in the accompaniment (contrary to what you can notice in most songs nowadays, in which music appears to be much more important than the message communicated), and lyrics stick to the foreground, to your great delight, because what is said is meant to be meditated on.
Joined end to end, all these tracks construct a strong continuity, the one of a man running from train stations to airports, from ports to highways... A man looking for a balance between silence and trouble, between stillness and e-motion, for a golden mean halfway to attachment and aloofness. Therefore, everybody can identify with him. Some quests can only exist in a state of despair. It’s the reverse in Alvin’s case. What the character that inhabits all songs here tells you, throughout his adventures, is that he finally found deep inside of himself what he didn’t manage to dig out outdoors. Hence the gladness ruling the whole album. It belongs to the range of rare opuses that make you rediscover the pleasure to listen to real music, without those overmixed unauthentic voices and too sophisticated backups that are used to boost the air in malls and supermarkets. In a nutshell, an album that will make your day. And because of its brightness, it’s worth its weight in gold.




Daphnis Boelens – Daph Nobody, April 2011

http://www.myspace.com/alvindmusic

dimanche 13 février 2011

CHRONIQUE LITTERAIRE n°3 : RUE DU CIRQUE, un roman de Daniel Decroix



CHRONIQUE LITTERAIRE n°3 : RUE DU CIRQUE (Les filles de joie, les hommes de peine, Tome 1), un roman de Daniel Decroix

(une chronique de Daph Nobody, 12-13 février 2011)



Il existe deux types de romans, ceux qui racontent platement (même si pleinement) une histoire (qui peut être très bien construite au demeurant, donc), et ceux qui adoptent un style, un ton, propres à faire de cette histoire la voix d’un auteur qui, au-delà de la mission de relater des faits et de décrire des lieux, des temps et des personnages, maitrise parfaitement le langage, dont il se sert comme d’un instrument de chirurgie. Le démiurge manie alors le vocabulaire et les résonances, manipule (mais dans le bon sens du terme) la perception pour ouvrir des portes dans le sous-texte ; un sous-texte, ici, constamment présent.


Oui, Daniel Decroix fait partie de ces maîtres de la langue, qui ne se contentent pas des conventions et autres banalités « grand public », des phrases et expressions toutes-faites, mais qui réinventent le jeu de la communication, qui dissèquent chaque mot (redonnant, par là, de la valeur à chacun d’eux, ceux-ci étant dès lors savamment et subtilement choisis, comme dans la grande poésie, à des années-lumière de ce qu’on peut désigner sous le qualificatif de « burger books »), qui les greffent les uns aux autres, produisant des combinaisons virtuoses, dans le but de jongler avec les syllabes et leurs échos. Mais ce n’est pas qu’une figure de style, car ce travail de la forme véhicule de la puissance dans le fond. Daniel Decroix s’applique à traduire les sentiments, les ressentiments, les ambiguïtés, les dualités, par les double sens contenus intrinsèquement dans les constructions lexicales. Conséquence de quoi, Rue du Cirque gagnerait même à être lu à haute voix, car les sonorités constituent le moteur même de l’enchaînement des idées et des phrases. À chaque page, on salue des trouvailles en matière de jeux de mots et d’associations de sens. Dire que c’est drôle (même s’il paraît évident que l’auteur y a pris beaucoup de plaisir) serait réducteur eu égard au rôle fondamental de ces acrobaties de l’impalpable, de ces tricks langagiers. À une époque où le mot perd de son poids au bénéfice de l’image, rien n’est plus fort que des vocables qui produisent, justement, une image. Surtout si cette image n’est pas grimage mais bien magie.


Voici quelques itérations saisies au vol, de cette prouesse de la plume, de cette bravoure de la réflexion, qui donne le ton général du roman :


« (...) contrairement à hier où on les dissocie, le bien et le mal, aujourd’hui, on les dit sosies. » © Daniel Decroix (Rue du Cirque, p. 60)


« Il y a longtemps, certaines dérives avaient divisé le monde en continents. » © Daniel Decroix, (Rue du Cirque, p. 40)


« Si, aujourd’hui, plus personne n’est à l’écoute de personne, tout le monde est placé sur écoute. » © Daniel Decroix (Rue du Cirque, p. 41)


« On peut chercher à s’évader de cet enfer de briques, de grilles et de chaînes ; mais s’évader, c’est faire le mur. Encore un autre mur. Le mur d’une autre prison. » © Daniel Decroix (Rue du Cirque, p. 41)


De fait, un livre comme celui-ci ne s’écrit pas à la hâte, d’un simple coup de batte, et Daniel Decroix prend d’ailleurs son temps pour en façonner la suite, puisque ce n’est que le premier volet d’une série qu’il a entamée sous le titre générique : « les filles de joie, les hommes de peine ». Inutile de préciser qu’on attend la suite avec impatience.


Publié en 2000, ce roman mérite d’être redécouvert, pour incarner un polar bien distinct de la majorité de la production en la matière, en ceci qu’il ne se contente pas de ficeler une intrigue, mais qu’il noue des liens, par le langage, entre les personnages et les lieux qu’ils hantent ou qui les hantent. On ne peut se départir du sentiment que tout ici forme une seule entité, tel un corps d’homme où percent des attributs féminins (ou serait-ce l’inverse ?), où les toxines circulent le long des artères pour rejoindre tous les organes sociétaux – les sociétoxines, oserais-je dire –, où les maux pénètrent les os, les zoos de ciment, et font couler le sang des gouttières aux bouches d’égoutiers, pluies luisantes de métropole.


Des personnages sans concession, où flics et malfrats s’entrefondent dans un même chaudron bouillonnant de règles hiérarchiques, hiératiques et hérétiques, de codes d’honneur et de lois de vengeance. Justice et justiciers s’affrontent, comme toujours. Tout cela dans des lieux qui tantôt ne nous sont que trop familiers, tantôt nous promènent dans les fondations même de la ville et du Système qu’elle abrite comme la mort, d’une certaine manière, héberge la vie, client de passage.


Au-delà de ces considérations formelles, j’ajouterais que nous sommes bien en présence d’un polar digne de la tradition établie par les plus grands du Noir et Blanc, qui nous tient en haleine à grands coups d’alêne. L’histoire, en deux maux... pardon, en deux mots : Michel Longsdat, tueur à gages, aspire à se retirer des affaires et à se ranger, avec sa petite fille d’une part, et d’autre part avec une prostituée qu’il rachète en bonne et due forme. Mais voilà que la prostituée est assassinée et la petite fille enlevée. Deux événements qui déclenchent suspicion et hantise de toutes parts. Bientôt, les bandes mafieuses rivales de la ville sont en état de guerre, et gare ! car il suffit d’une étincelle pour faire sauter tous les piliers et précipiter la rupture fatidique de l’équilibre précaire entre les pôles qui, en temps normal, s’entretiennent mutuellement. Où est le traître ? Où est le héros ? Les ombres rôdent, les murs s’érodent. Ceux qui s’opposent se ressemblent, tentent même de se rassembler, mais quand les miroirs se fendillent, se trouvent morcelés, alors... « Les hommes (...) s’y reflètent à l’infini. Un homme, un vrai, un dur, ne pouvait pas apprécier. Être tellement réfléchi et si mal ! L’homme devait avoir l’impression qu’emprisonné dans la glace, une doublure de son moi le narguait et rêvait en secret de lui tordre le cou et de lui ravir son identité. » (Daniel Decroix, Rue du Cirque, p. 167)


(à suivre...)


Daph Nobody, 12-13 février 2011

lundi 23 août 2010

CHRONIQUE LITTERAIRE n°2 : LE PAIN DU DIABLE, un roman d’Edith Develeyne (une chronique de Daph Nobody, 23 août 2010)





CHRONIQUE LITTERAIRE n°2 : LE PAIN DU DIABLE, un roman d’Edith Develeyne
(une chronique de Daph Nobody, 23 août 2010)



Voici un roman à (re)découvrir, et d’actualité si l’on se réfère à la vérité qui s’y dissimule en filigrane, une vérité qui ne fut révélée que très récemment. Tiré d’un fait divers, ce roman écrit par Edith Develeyne nous happe dans le chaos d’un village qui se retrouve sous l’emprise d’une folie passagère mais ravageuse, emportant sa population l’espace d’une nuit, la fameuse « Nuit de la Saint-Jean », jusqu’aux confins de l’imagination macabre.



La structure narrative utilisée ici est comparable à celle des meilleurs suspenses américains, où violence et rebondissements se succèdent en crescendo jusqu’à atteindre les limites du supportable, tant pour les personnages que pour le lecteur. Quand les pulsions de l’homme sont mises à nu, la folie s’installe.



Le choix du narrateur est judicieux : il s’agit d’un enfant, Lucas (ou, du moins, le personnage était enfant lorsque le drame s’est déroulé, la narration se réalisant en deux temps). Judicieux, car si l’enfant perçoit les événements à travers le prisme de sa « découverte du monde », tout ce qu’il décrit reflète la réalité, non seulement des faits, mais également de son propre ressenti par rapport aux situations. A posteriori et en se glissant à nouveau dans sa peau d’enfant, il procède à une auto-analyse dans l’anamnèse d’une affection qui le dépasse comme elle dépasse tout le monde. Ses réactions, décrites de manière brute et sincère, lui paraissent naturelles alors que, de toute évidence, elles virent au morbide. Mais il ne se dédouane pas de ses propres méfaits et de ses « occultations » criminelles (il abonde dans le sens de la culpabilité d’Alain pour le meurtre de Claudine, alors qu’il assiste à ce meurtre... commis par Ernest). Ses aveux sont sans concession. Il était important de dresser le portrait de cette « nuit d’horreur » par le truchement d’un personnage qui ne serait pas distant et faux par rapport aux choses mais qui s’y impliquerait en relatant ses propres sentiments contradictoires et répréhensibles au fil du récit. Des sentiments, oui, parfois pervers et manipulateurs. Après coup, il se souvient de tout et décortique avec logique et empathie. C’est là la plus grande force de l’histoire.



L’autre force du récit est d’asseoir cette dégénérescence collective de manière graduelle, par petites touches. Lors de la course-poursuite entre la voiture de Riton et Raoul et celle d’Alain, première manifestation du « mal », on ne se doute même pas du fait que ce sont là les premiers signes de la « maladie », cela nous apparaît comme une vilaine plaisanterie. Il en ira de même pour les quelques occurrences qui suivront, et qui peuvent passer pour des actes conséquents à ce mépris sectaire que l’on imagine aisément dans les bourgades de la France profonde, comme on les imaginerait dans les bleds de l’Amérique de Délivrance. Ce n’est qu’au-delà d’un certain seuil que l’on prend conscience de cette vague de folie qui emporte tous les habitants. Le tourbillon infernal nous engouffre alors dans l’angoisse et l’horreur, sans qu’on ne puisse plus y échapper, dans un rythme oppressant, jusqu’à l’issue inéluctable qui portera le festin barbare à son acmé.



Un livre qui aurait très bien pu faire l’objet d’un film, de par son sujet d’abord, ensuite parce qu’il est particulièrement visuel et haletant.



Il est intéressant, pour terminer, de replacer cette histoire dans son contexte. Certes, nous ne pouvons nous empêcher de penser que la vérité complète nous sera toujours dissimulée. Mais des révélations échappées aux services secrets ont soutenu une thèse bien différente de celle du « pain maudit ». Le gouvernement américain aurait, en 1951, conclu un marché avec la France, permettant à la CIA de pratiquer une expérience dans un village du Guard (Pont Saint-Esprit – dans le roman Le Pain du Diable, il s’agit de Saint-Fulcier, anagramme de Lucifer), expérience qui consistait à disséminer dans l’air du LysergeSäureDiethylamid, en français de l’acide lysergique diéthylamide, autrement dit du LSD, afin d’étudier les comportements des gens ayant respiré, en collectivité, un air chargé de ce psychotrope. Il s’ensuivit une vague de violences, de suicides, et d’affections physiques massives. Ce n’est qu’il y a quelques mois que la presse a eu vent de cette histoire de LSD. Les gouvernements le dénient, mais peut-on les croire? Un scandale parmi d’autres de la part de ces gouvernements qui nous dirigent, manipulateurs, pervers, nazis.



http://www.rue89.com/2010/03/08/en-1951-un-village-francais-a-t-il-ete-arrose-de-lsd-par-la-cia-141947



Daph Nobody, 23 août 2010