Daph Nobody

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un homme, un regard sur l'homme

jeudi 22 janvier 2015

EUTHANASIE et SUICIDE : deux débats qui s'éternisent... PART 1 : L'euthanasie n'est pas un état nazi !

L'euthanasie n'est pas un état nazi !!!
MOURIR : LE DROIT LE PLUS FONDAMENTAL
ET LE PLUS INALIÉNABLE DE TOUT ÊTRE VIVANT
par Daphnis Olivier Boelens, janvier 2015

Dans la série « comment se faire de nouveaux ennemis un peu partout avec le sourire en mettant le doigt sur ce qui fâche, choque ou dérange », je vous propose aujourd'hui la chronique du livre : « Je vous demande le droit de mourir » de Vincent Humbert. L'histoire d'un garçon qui a supplié qu'on lui abrège ses souffrances intolérables, et dont le décès en 2003 a fait quelque peu bouger les choses... mais si peu, cependant. Qu'attend-on pour franchir le pas ? L'Har-Maguédôn ?





Il est de ces sujets qui, à leur seule évocation – un mot suffit ! –, installent un froid soudain ou suscitent des réactions violentes dont la spontanéité est viscéralement faussée par une éducation souvent inconsidérée, pathologiquement ancrée et jamais remise en question. L'enfer que j'ai moi-même vécu auprès de la secte de Tassin La Demi-Lune via la famille Melgar démontre par A+B que les préceptes judéo-chrétiens sont encore bien institués dans les mentalités, au grand dam du bon sens et de l'humanisme. Et ces préceptes se dressent (sans le savoir ?) contre la notion même d'AMOUR, la notion la plus essentielle qui soit.

La société humaine contemporaine se régit à la force de normes, de lois, de dogmes (religieux, éthiques, culturels...), qu'elle n'envisage même pas de passer au crible d'une véritable réflexion, au tamis d'une méditation affranchie d'archaïsmes obscurantistes et dont l'Histoire a démontré mille fois l'absurdité et les conséquences désastreuses tant sur le plan individuel que collectif. La cécité, oserais-je dire, est le plus répandu des cancers au sein de notre civilisation : le sectarisme aveugle et dévaste l'humanité depuis des milliers d'années, et nous continuons ainsi à subir des conséquences de conséquences, dans un processus de répliques sismiques qui semble sans fin.

Rien n'est plus dramatique que d'adhérer à des notions « parce que c'est comme ça ! », sans qu'elles reposent sur des fondements mûrement élaborés dans une visée de progrès, d'amélioration de la vie humaine, d'émancipation et d'amour. Cette résiliation pathologique, qui auréole un amour-propre tribal s'articulant autour de la prétention suprême d'« être dans l'esprit de Dieu », d'« être dans la Vérité », de savoir ce que Dieu veut pour les créatures de Sa Création, provoque encore aujourd'hui, au 21ème siècle, des situations dont le caractère dramatique n'a rien à envier à l'ère de l'Inquisition. Les termes de « tabou », « péché », « enfer », « évangélisation »... emprisonnent l'humain dans un carcan mental qui ne lui permet plus de développer un sens du discernement suffisant pour opérer une distinction argumentée entre le bien et le mal, le beau et le laid, entre ce qui est moral et ce qui ne l'est pas. Ainsi ne se surprend-on pas de voir le mal se commettre au nom du bien, et le bien condamné comme un acte inspiré par le mal ; on tue, viole et tyrannise au nom de la Foi en un Dieu d'amour... ou plutôt au nom d'une religion, ce qui est très différent. Pas étonnant non plus de recenser des gens qui découragent ou condamnent quelqu'un dénonçant des individus/institutions aux aspirations et desseins maléfiques, et qui prennent parti pour les criminels religieux. C'est ce qui m'a le plus frappé dans mon propre combat contre la secte de Témoins de Jéhovah satanistes de Tassin La Demi-Lune : ce mélange de peur et d'inconscience, d'irresponsabilité et d'indifférence chez les « spectateurs ». Ce constat m'a permis de mieux saisir ce qui s'est passé en 1940, comment l'idéologie génocidaire nazie a pu si facilement s'installer en Allemagne, et même encourager d'autres pays à y participer en y voyant du bien (Régime De Vichy, etc...) ; si l'on est convainquant, de fait, on peut faire adhérer le peuple à n'importe quelle idéologie, aussi extrême, ignoble, absurde soit-elle. Témoins de Jéhovah satanistes de Tassin La Demi-Lune et IIIème Reich, même combat.

Mais ne nous égarons pas. Le sujet que je traite présentement n'est pas Tassin La Demi-Lune mais un autre tout aussi délicat... J'écrivais il y a un instant qu'« un seul mot suffit ». Voici le mot auquel je faisais allusion dans le cadre de cet article :

EUTHANASIE

Ma définition personnelle de l'euthanasie est la suivante : « Mort pleinement désirée et organisée délibérément en vue de soulager les souffrances d'une personne dont l'état est sans issue, spécialement à la demande de la personne concernée, à la demande d'une personne de son entourage qui s'est engagée à ne pas la laisser s'éteindre dans une mort qui violerait sa dignité humaine ou qui lui vaudrait les plus atroces souffrances physiques ou psychologiques, ou encore à la décision d'un représentant du corps médical qui reconnaît son incapacité à guérir un patient gravement atteint ou à alléger ses souffrances de quelque autre manière. » Mais la définition de beaucoup de gens tend plutôt à abonder en ces sens réducteurs : « Homicide volontaire, acte de barbarie, péché mortel condamné par Dieu, atteinte aux Droits de l'Homme, etc... »

L'opposition drastique et inconciliable entre ces deux visions de la chose, vous en conviendrez, mérite de soulever le débat une fois encore, en essayant d'aller encore un petit pas plus loin. Ce que je vais humblement tenter de faire dans cet article. Je ne prétends pas qu'il permettra de faire évoluer les mentalités. Mais si une seule personne, à l'issue de celui-ci, se pose des questions sur ce qu'elle pensait être juste en portant l'anathème sur l'euthanasie, alors je ne l'aurai pas écrit dans le vent.

Peut-on affirmer que l'on « aime quelqu'un » et empêcher que ses souffrances soient abrégées ? Et si, avant de trancher ou de crier son indignation, on se glissait un instant dans la peau de la personne qui souffre le martyre ? Aimerions-nous nous trouver dans cet état, soumis à cette épreuve de la vie, et serions-nous enchantés qu'au nom de « l'amour », de la « religion » et de la « loi » on nous laisse mariner pendant des années dans la torture ?

Comme dans les pays dit « civilisés » on condamne la torture au sens propre (bien que Guantanamo, Abou Ghraib... nous prouvent que l'homme « civilisé » peut lui aussi s'adonner à des actes de barbarie), pourquoi ne peut-on condamner de la même manière la torture exercée par une maladie, une malformation ou un choc traumatique ?

En un temps passé (révolu ?) et à l'éthique balbutiante, on a décrété qu'un être humain n'avait aucunement le droit de mettre fin à ses jours même quand il n'en pouvait plus de ses souffrances, aussi intolérables soient-elles, et que, dans le même ordre d'idées, personne n'avait le droit d'abréger le calvaire d'une personne. En d'autres termes : si un humain souffre, telle est la volonté de Dieu. Quand l'euthanasie est suggérée ou à peine insinuée, on parle immédiatement de crime, de violation de la liberté individuelle, de manquement aux Droits de l'Homme, de péché mortel... On évoque tous les cas d'abus possibles (en cas d'adoption de l'euthanasie) pour instaurer une interdiction généralisée et sans nuance. Au nom de tous ces abus possibles, on refuse d'introduire l'euthanasie dans nos mœurs. Alors pourquoi, au même titre, au nom de tous les abus possibles, n'interdit-on pas la production d'armes de guerre, d'énergie nucléaire et d'alcool ? Deux poids, deux mesures, comme toujours dans cette Institution branlante appelée la Justice.

Depuis l'affaire Humbert, on autorise (encore que ce soit très relatif et affreusement procédurier), non sans un festival de démarches administratives invraisemblables donc, le droit de suspendre un traitement chez un patient, afin de précipiter sa mort (euthanasie « négative » ou « passive »), mais on interdit toujours formellement d'administrer quelque substance à même de mettre fin plus rapidement à une vie de douleur (euthanasie « positive » ou « active ») (il faut savoir que dans le cas de l'euthanasie « négative » ou « passive », après la suspension d'un traitement, le patient peut encore vivre des jours, des semaines, des mois de souffrances). Je ne parle ici que de douleur physique ; je parlerai, dans un deuxième temps, de douleur morale, psychologique, où le débat est encore plus fiévreux et radical, car comme nous le savons, un mal (tout comme un crime) qui ne se voit pas à l’œil nu est considéré comme un mal (ou un crime) qui n'existe pas, qui relève de la fantaisie, de l'exagération, du délire ou de la folie... de la victime, bien sûr ! Je pose la question : sommes-nous vraiment dans un monde évolué ? Sommes-nous vraiment en ordre avec nos consciences ? Agissons-nous en écoutant notre cœur ou, quand ce n'est pas par égoïsme pur, en obéissant à de sordides pré-acquis ?

Revenons au livre de Vincent Humbert, qui est, ma foi, des plus explicites quant au paradoxe d'une société qui est parvenue à envoyer une fusée sur la lune mais qui n'est toujours pas capable de concevoir que la souffrance, au-delà d'un certain seuil, n'est pas acceptable – car quelle différence y a-t-il entre un médecin bourreau qui supplicie un prisonnier dans un camp de concentration et un autre médecin qui regarde un patient souffrir le martyre sur un lit d'hôpital puis lui tourne le dos et quitte la chambre pour se rendre dans la suivante, opérant tranquillement sa tournée d'inspection matinale et protocolaire avant d'aller déjeuner ? Provoquer la douleur chez quelqu'un ou la contempler froidement, mathématiquement, même topo, non ? Même si, de toute évidence, il faut des gens qui, à l'instar des chirurgiens, peuvent soigner des blessés ou des malades sans s'apitoyer sur leur sort ou afficher un profond bouleversement. Car si les médecins pleuraient à chaque patient, le nombre de morts parmi les gens hospitalisés battrait de sombres records.

À mon sens, toutefois, il devrait exister, dans la Constitution de chaque pays qui se prétend « civilisé », une formule du style : « non-assistance à personne en souffrance », qui, de la même manière que pour la « non-assistance à personne en danger », condamnerait quelqu'un à une peine de prison, pour le cas où ce quelqu'un entretiendrait la douleur d'une personne contre son gré ou contre un principe élémentaire de dignité humaine si le souffrant n'est plus en état de faire part lui-même de sa souffrance et de décider de son propre sort. Je suis conscient que ces mots que je suis en train d'étaler sur papier en ce 5 janvier 2015 à 4h02 du matin choqueront bon nombre de cruels imbéciles « bien-pensants » et autres « bourgeois » de la médecine ou de la moralité religieuse toutes confessions confondues. Mais si c'est le cas, tant mieux ! Cela dit, de nos jours, un texte peut-il encore secouer les mentalités et faire bouger les choses ? J'en doute. Aujourd'hui, on a le sentiment que les mots n'ont plus de poids, c'est pourquoi le terrorisme s'est enraciné partout.

24 septembre 2000. Une fin d'après-midi. Une petite route de campagne. Une voiture roule paisiblement. À son bord, Vincent Humbert. Soudain, un camion arrive en sens inverse, trop rapide, il ne freine pas à temps, et c'est l'accident. La petite voiture est en bouillie, ainsi que son occupant. S'ensuivent neuf mois de coma, puis des mois de traitements, soins et autres interventions. Vincent en sort vivant, mais complètement paralysé à vie, sans aucun espoir de récupération. Son état n'évolue pas, mais il conserve sa conscience (il a d'ailleurs fallu des mois pour le réaliser ! alors qu'on le croyait à l'état végétatif ; sans l'acharnement de sa mère, personne n'aurait effectué le moindre test pour s'en assurer et on aurait décrété qu'il ne souffre pas car il ne se rend compte de rien), et communique à l'aide de son pouce, seule partie de son corps qu'il peut encore bouger. Sa mère élabore alors un système pour le faire parler : elle lui dicte les lettres de l'alphabet, et il bouge le pouce chaque fois que résonne la bonne lettre. Ainsi, il forme des mots, puis des phrases... et un jour, cela devient un récit autobiographique. Tout cela, grâce à une mère persévérante que les médecins traitaient de folle pour s'acharner à vouloir encore communiquer avec son fils « mort-vivant ». Cette même mère à qui Vincent fera jurer de le tuer si le Président de la République (Jacques Chirac à l'époque) refusait de lui accorder officiellement le droit de mourir. Elle fera « euthanasier » son fils en date du 24 septembre 2003... ce qui lui vaudra d'être placée en garde à vue et accusée d'homicide volontaire. Fort heureusement, l'affaire fait grand bruit (surtout après que Vincent a adressé lui-même une lettre au Président Chirac, ce qui attirera sur lui tous les médias, ne pouvant plus laisser son cas passer inaperçu aux yeux de l'opinion publique), et elle ressortira du Tribunal libre, le dossier ayant abouti à un non-lieu. Cela a-t-il pour autant changé les mentalités ? Ou fait réfléchir ne serait-ce qu'un poil sur l'invraisemblance de ce rejet idéologique de l'euthanasie ? Pas le moins du monde !

Les déclarations de l'ancien kiné de Vincent, Hervé Messager, survenues peu après le décès du garçon, contredisent, pour ne pas dire qu'elles nient catégoriquement la souffrance de Vincent Humbert. Messager estime que Vincent ne souffrait aucunement : « Il ne souffrait pas physiquement. Je suis formel. Ce jeune avait besoin d'être encouragé à vivre. Il ne fallait surtout pas entrer dans son jeu. » En 2007 encore, il affirme qu'on a exagéré les choses pour justifier cette « euthanasie », en d'autres termes : ce meurtre ! Mais de quel jeu parlez-vous, monsieur Messager ??? Sa souffrance physique a été décrite par lui-même dans le témoignage qu'il a pu dicter grâce à son pouce fonctionnel. Et au-delà de la souffrance physique, il y avait aussi la douleur psychologique. Voilà un garçon qui ne pourrait jamais plus marcher, ni nager, ni danser, ni faire l'amour, ni rien. « Ce gamin avait encore plein de choses à vivre. », dites-vous. Plein de choses, vraiment ? Mais avez-vous seulement idée de ce que peut être une vie où l'on ne peut plus rien faire par soi-même ??? Où l'on est réduit, comme Vincent l'explique très bien dans son récit, à l'état d'un petit enfant qui a besoin de quelqu'un pour l'aider à tout faire, car il ne peut plus rien faire par lui-même. Et vous osez affirmer que ce garçon ne souffrait pas ??? Seriez-vous prêt, dès lors, à être mis vous, personnellement, dans un état physique similaire au sien, en souffrance et en aliénation complètes et permanentes, dans l'humiliation due à l'impossibilité de tenir sa propre bite pour pisser et de se torcher le cul tout seul, et à jouir ainsi de la vie, de cette « nouvelle vie », pour les quarante années à venir ? Non ? Tiens, pourquoi donc ? Ah, oui, vous tenez à votre motricité, vous tenez à vivre pleinement, à baiser, à vous promener dans les parcs et sur les plages, à conserver votre liberté et votre autonomie... C'est bien ce qu'il me semblait aussi ! Il n'est pas dans mes habitudes d'user de ce type de langage, mais il ne me vient que ces mots à l'esprit quand je pense à vous : « Ferme ta gueule, ça t'évitera de dire des conneries ! ». Ou, dit plus poliment : « Le négationnisme est un viol, et dans certains cas est condamnable devant un Tribunal de Justice. »

Spécialement pour vous, monsieur Messager, voici des extraits du livre de Vincent Humbert, qui montrent clairement l'ampleur de sa douleur extérieure mais aussi intérieure, et qui ne laissent planer aucun doute non plus sur le fait qu'il désirait lui-même mourir, et qu'il ne s'agit donc pas d'un meurtre mais d'un suicide assisté et consenti ! Et quand, de surcroît, j'entends le philosophe Jacques Ricot déclarer que le téléfilm qui en fut tiré (même s'il est un peu superficiel, comme tous les téléfilms) porte un titre ambigu (« Marie Humbert, l'amour d'une mère » ; où est donc l'ambiguïté dans ce titre, cher monsieur ? Insinueriez-vous qu'elle ne l'aimait pas/plus et qu'elle l'a en réalité assassiné parce qu'il était devenu un fardeau pour elle ?) et n'est qu'une opération de propagande pour l'euthanasie, je hurle !!! Mais pour qui vous prenez-vous pour minimiser ainsi la souffrance d'un être humain ???

Quelques extraits du livre :
p.13, première page du livre : « Dans trois heures les infirmières repasseront pour de nouveaux soins, pour me retourner, pour voir si tout va bien, pour me remettre le masque qui m'aide à respirer. Si elles savaient qu'au bout de dix minutes déjà je n'en peux plus, que j'ai envie de bouger, que j'ai mal partout, que j'ai des crampes, que je peine à respirer, que j'ai envie de quitter ce lit, cet endroit, cette chambre sordide ! Enfin, je suppose qu'elle est sordide, car je n'ai jamais pu la regarder : j'ai perdu la vue, l'odorat, le goût, l'envie de vivre. Mais ce lieu dans lequel je me trouve, cet univers que je n'ai pas voulu et qui m'est imposé est forcément sordide puisqu'il respire la mort, puisqu'il respire ma mort. »

p.16 : « Oui, je persiste : je veux mourir parce que cette vie de merde qu'on me fait vivre depuis mon accident, je n'en peux plus, je n'en veux plus. Ce n'est pas une vie, ce n'est pas ma vie. »

p.43 : « Au CHU de Rouen, quand (ma mère) s'est aperçue que de toute façon c'était foutu, que je me battais inutilement, elle a dit aux médecins :
Laissez-le tranquille, maintenant, c'est fichu, laissez faire la nature.
Et là, les médecins lui ont répondu :
Mais, madame, Vincent n'est plus à vous. Il est majeur, c'est lui seul qui décide.
Majeur ! Quelle hypocrisie ! Dans l'état où j'étais, quelle décision pouvais-je prendre ? »

p.45 : « (Ma mère) a dû les harceler pour qu'enfin on lui explique sans ambages que j'étais « comme un ver de terre ». Une expression qui l'a marquée, on peut le dire ! C'est un interne qui lui a dit cela pendant mon séjour à Rouen. Il a expliqué à ma mère que j'étais comme un ver de terre que l'on coupe en deux. Le ver est mort, mais les deux bouts bougent encore. « Eh bien, votre fils sera pareil. »

p.67 : « Depuis le 24 septembre 2000 (...), je n'ai plus jamais mangé. Ma seule nourriture, c'est cette sonde qui entre dans mon ventre et qui m'envoie du lait dans l'estomac. Du lait et un peu d'eau. »

p.77 : « Il y a des jours, j'aurais préféré ne pas avoir retrouvé toute ma tête pour ne pas penser à tout ce à quoi je pense dans la journée, et même le nuit. Avec le temps, mon envie de me battre s'est atténuée, presque éteinte. Chaque fois que je m'apercevais que mon état ne s'améliorait pas, je prenais un nouveau coup de canif, une nouvelle blessure morale. »

p.87 : « Cette envie de mourir, je l'ai depuis des mois. Depuis mon réveil. Mais elle était un peu engloutie au fond de moi. C'était un peu comme un bouton de pus qui grossit lentement sous votre peau et qui un jour éclate parce que quelqu'un appuie dessus. »

p.101 : « (...) je ne baiserai plus jamais. Or, comme tout le monde, j'aimais ça. Comme tous les jeunes de mon âge, j'avais découvert les plaisirs du sexe. Quand j'en parle avec mon frère qui doit avoir une centaine de gonzesses à son tableau de chasse, ça me fait à la fois du bien et du mal parce que je sais que tout cela je ne le vivrai plus. Draguer une belle fille, la séduire, passer la main dans son cou, dans ses cheveux, la serrer très fort contre soi, puis découvrir son corps, la caresser, l'embrasser, lui faire l'amour. (...) Alors, je vous repose la question. En voulez-vous, de cette vie ? Si maintenant vous me dites oui, c'est que vous êtes vraiment timbré. (...) Moi, vous le savez maintenant, je n'en veux plus de cette vie. »
© Éditions Michel Lafon, 2003 /propos recueillis et texte élaboré par Frédéric Veille sur base du récit de Vincent Humbert ; « Je vous demande le droit de mourir » - ISBN : 2-84098-992-1

Il me semble que ces extraits témoignent assez explicitement de moult souffrances physiques et psychologiques qui ne relèvent pas du délire ou de l'exagération, et ce sans que le doute soit permis. S'il est une seule chose à respecter en ce monde et à ne pas chercher à nier, c'est précisément la souffrance d'autrui. Il est facile de critiquer quelqu'un qui souffre ou nier/dévaluer sa souffrance quand on a soi-même tout le nécessaire que lui n'a pas, n'a plus ou n'aura jamais, et qu'on ne souffre pas soi-même d'un mal similaire. À tous les individus bien-portants qui se permettent de critiquer les personnes en souffrance pour leur soi-disant « manque de courage », « tendance à l'exagération et à la dramatisation » ou leur « défaitisme », ainsi qu'à ceux qui condamnent et interdisent le suicide de ces victimes (qu'il soit réalisé de manière autonome ou par euthanasie assistée), je leur souhaite de subir d'aussi terribles revers de la vie. Non pas dans une visée vindicative, mais uniquement d'un point de vue pédagogique, car on ne peut mieux comprendre une situation/souffrance, qu'en les ayant soi-même éprouvées. Visiblement, tout le monde ne présente pas une propension innée à l'empathie.

Personnellement, jamais je ne me suis permis de juger une personne qui souffre, que ce soit physiquement ou psychologiquement. N'oubliez pas qu'aucun d'entre nous n'est à l'abri d'une souffrance similaire, et que lorsqu'on se croit plus fort que le diable, celui-ci finit par assener le coup de grâce pour réaffirmer son pouvoir. On ne contrôle pas son destin, c'est le destin qui nous contrôle. N'inversons pas les rôles. Les gens qui se croient plus forts que les forces de l'univers m'apparaissent comme ridicules, prétentieux, et ils jugent et agissent souvent avec mépris, perversité et condescendance. J'ai connu de nombreuses personnes de cet acabit, et j'avoue ne pas pouvoir contenir un sourire en coin quand j'en retrouve certaines des années plus tard en dépression ou frappées par une maladie grave. « Ah bon, tu ne vas pas bien ? Mais tu ne m'avais pas dit que tout ne dépend que de soi, qu'on a le contrôle absolu sur son destin, et que si quelque chose nous arrive c'est qu'on l'a bien cherché ? » Je vous entends déjà conclure que je suis cynique en agissant de la sorte. Mais rien n'est plus cynique que ces personnes qui vous observent quand vous souffrez et supputent que vous jouez à vous faire apitoyer ou affirment que vous vous complaisez dans votre souffrance, voire vous traitent de loser, d'animal sans courage, sans dignité, ou de sale gamin.

Bref, revenons au récit autobiographique de Vincent Humbert.

Comment ne pas faire le rapprochement avec l'affaire Vincent Lambert encore en cours, l'histoire de cet infirmer victime d'un grave accident de moto en 2008, réduit, lui, à un état végétatif, et dont l'euthanasie est systématiquement repoussée d'un tribunal à l'autre, jusqu'à ce mercredi 7 janvier 2015 où le dossier est arrivé à Strasbourg, devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH). De nouveaux mois d'attente s'annoncent avant que la décision ne soit rendue par le Tribunal compétent. Encore des mois de souffrance en perspective pour Vincent Lambert. Tout cela parce que l'épouse souhaite abréger le calvaire de son mari, et que les parents de Vincent s'y opposent, arguant que suspendre l'alimentation et l'hydratation artificielles serait un traitement « indigne et inhumain ». Mais être réduit à l'état de légume, n'est-ce pas indigne et inhumain ?

Troisième occurrence récente (août 2012), l'histoire de Tony Nicklinson. Frappé du « syndrome d'enfermement » (qui coupe les influx nerveux entre le cerveau et le corps, donnant l'impression que la personne est à l'état végétatif, alors qu'en réalité elle est consciente de tout mais a seulement perdu le complet usage de son corps), littéralement « prisonnier » de son enveloppe charnelle, il exige le droit de mourir... ce qui lui est refusé par la Justice britannique. Bien que ses avocats aient poursuivi les démarches jusqu'au dernier appel juridique possible, jamais au grand jamais on ne lui accorda le droit à l'euthanasie, et il finit par mourir en refusant de se laisser soigner et en cessant de s'alimenter. Une fois encore, la Justice a estimé que la vie est suffisamment précieuse pour la maintenir même dans la pire des souffrances.

Cela ne vous révolte-t-il vraiment pas ?

Et si, pour une fois, on écoutait le patient, ou on essayait de se glisser dans sa peau ??? Plutôt que de décider pour lui de ce qui est bien ou mal, et de maintenir mordicus que la souffrance est de toute manière préférable à la mort ! De quel droit se permet-on de statuer en faveur de la douleur extrême ou de l'humiliation ad vitam eternam pour un individu ???

L'affaire Vincent Humbert qui nous occupe depuis le début de cet article (à ne pas confondre avec l'affaire Vincent Lambert que j'ai également évoquée, même si la ressemblance des noms peut prêter à confusion) n'aura donc servi à rien ? Les mentalités n'évoluent pas. Une décennie plus tard, ce débat est toujours aussi grinçant que celui qui porte sur la peine de mort pour les criminels les plus épouvantables (et dont l'entretien coûte une fortune aux contribuables, bien plus que les chômeurs et les artistes, que l'on accable de tant de reproches et de tous les maux – sans parler des artistes chômeurs, deux en un, les pires parasites de la société, ha ! ha ! Étant artiste moi-même, j'en ai tant encaissé, de ces mots cinglants...) – bien que je ne cherche aucunement à créer un parallélisme entre ces deux débats qui n'ont strictement rien à voir l'un avec l'autre... si ce n'est que l'un comme l'autre bloquent en raison de vieilles politiques religieuses issues de la pensée humaine primaire et primitive. D'ailleurs, il faudra un jour que j'écrive un article sur (la nécessité de) la peine de mort, aussi dans la série « comment se faire de nouveaux ennemis un peu partout avec le sourire en mettant le doigt sur ce qui fâche, choque ou dérange ». Mais chaque chose en son temps. Pour l'heure, revenons à l'euthanasie. À chaque jour suffit sa peine... de mort !

Tout cela me ramène à une considération qui s'écarte quelque peu du débat, et qui se rattache à la notion de « foi » elle-même. Il est triste de constater que tout ce qui anime l'être humain en matière de « questions graves » sur le plan de la justice et de l'éthique, est... la peur de la mort, la peur du vide, la peur de la perte éternelle de conscience. La Peur. La Grande Peur. La Plus Grande Peur. La Seule Vraie Peur. La Peur Originelle. Depuis des millénaires, elle le pousse à tuer, à tyranniser, à violenter, à émettre des lois abjectes, à entraver le bonheur, la paix et le soulagement des êtres humains. Ainsi, l'amour de Dieu rend-il l'Homme haineux de l'Homme. Comble de l'absurde au cœur de la Raison Suprême. Dans un monde qui se clame à ce point versé dans « l'adoration de Dieu », n'est-ce pas plutôt surprenant et antithétique ? C'est un peu comme si j'avais des enfants, et que par amour pour eux je les torturais au fer chaud chaque jour. Cette image vous choque ? Mais l'image d'un homme torturé dans un camp de concentration, celle d'un homme décapité au nom d'un « Livre Saint », ou encore celle d'un homme souffrant le martyre sur un lit d'hôpital et que l'on force à souffrir au nom de cette loi qui édicte que « la souffrance vaut mieux que la mort » et que « l'euthanasie est illégale », ne vous scandalisent-elles pas similairement ? Alors, qu'attendons-nous pour changer les choses, et adopter ENFIN un point de vue HUMAIN et HUMANISTE, plutôt que de rester engoncés dans de vieux dogmes indigestes et s'apparentant plus logiquement à un satanisme camouflé ???

Je pense ainsi avoir dit l'essentiel de ce que j'avais à dire à ce sujet. Je vous invite, dans la foulée, à consulter certains sites qui évoquent le problème, ainsi que les réactions que les différents articles suscitent. Si un jour vous vous retrouvez confronté(e) vous-mêmes à une situation semblable, je ne conseillerais qu'une chose : pensez à ce que vous souhaiteriez qu'on fasse si vous étiez personnellement dans un état de souffrance permanent, insoutenable et sans issue. Écoutez votre cœur, lui seul pourra vous dicter la meilleure chose à faire. Et ne vous permettez pas de juger du degré de souffrance d'autrui, ni de comparer les souffrances ou les souffrants, car ce serait usurper l'identité des souffrants, ou carrément prendre la place de Dieu.

http://www.mesdebats.com/societe/391-faut-il-autoriser-leuthanasie-active/7974-il-sagit-simplement-doffrir-un-choix-aux-malades-concernes

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20080320.OBS5915/verbatim-quand-chantal-sebire-parlait-de-sa-maladie.html

http://blog.aufeminin.com/blog/seeone_266729_6190481/PHiLOSOPHER-EN-BEAUTE/CHANTAL-SEBiRE-ET-LA-CULTURE-DE-MORT

http://www.lefigaro.fr/international/2014/11/03/01003-20141103ARTFIG00088-une-jeune-femme-relance-le-debat-sur-l-euthanasie-aux-etats-unis.php

http://www.eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/science-et-ethique/ethique-et-fin-de-vie/

http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Pour-l-Eglise-protestante-la-depenalisation-de-l-euthanasie-serait-regrettable-et-dangereuse-2014-01-17-1091770

http://www.universtorah.com/ns2_dossier-524-vivre-et-survivre-ou-le-suicide-et-l-euthanasie.htm

http://oumma.com/L-euthanasie-du-point-de-vue

Ce ne sont là que quelques liens, il en existe des centaines d'autres, mais la réflexion est ainsi lancée. À vous d'effectuer la suite du travail. Un monde meilleur, plus juste, plus humain, est possible, mais cela ne dépend que de vous. Pas des religions, des politiques, mais de VOUS !!! Ne restez pas emprisonnés dans de vieilles idéologies obscures et perverses, cruelles et dévalorisantes, mais pensez en vous servant de votre empathie. TRAVAILLEZ À DÉVELOPPER VOTRE SENS DE L'EMPATHIE (QUI EST UNE DÉCLINAISON DE L'AMOUR AVEC UN GRAND « A »), VOTRE COMPASSION, AGISSEZ TOUJOURS AVEC VOTRE PROCHAIN COMME VOUS AIMERIEZ QU'IL AGISSE AVEC VOUS SI VOUS ÉTIEZ À SA PLACE, SPÉCIALEMENT S'IL SOUFFRE ET S'IL A BESOIN D'AIDE. NE PENSEZ PAS « RÈGLES » ou « LOIS », MAIS PENSEZ À LA PERSONNE ELLE-MÊME. LE BIEN-ÊTRE D'UN INDIVIDU PASSE AVANT TOUTE LÉGISLATION ET TOUTE CROYANCE. S'IL EST UN DIEU, D'AMOUR DE SURCROÎT, IL NE PEUT ÊTRE SADIQUE ET SE RÉJOUIR DE VOIR UN DE SES ENFANTS SOUFFRIR LE MARTYRE. LA SEULE BIBLE ET CONSTITUTION QUI DOIVENT PRÉVALOIR FACE À QUELQU'UN QUI SOUFFRE, EST VOTRE INTELLIGENCE DU COEUR. ET CELLE-LÀ SE PASSE DE MOTS ET DE FORMULATIONS ÉSOTÉRIQUES PROPRES À INSTILLER LA CONFUSION ET LA PEUR DANS LA CONSCIENCE DES INDIVIDUS ET DANS LEUR FACULTÉ DE JUGEMENT.

Je propose que nous observions une petite pause avant d'attaquer la suite du programme, car la suite est encore bien plus controversée que ce que je viens d'exposer. Si vous voulez fumer une cigarette (ce que je vous déconseille parce que ça bousille les poumons, et qu'on les bousille déjà suffisamment avec toute la pollution qu'on respire au quotidien), pisser un coup ou aller chercher votre flingue pour m'abattre, c'est le moment où jamais.

Fin de la 1ère partie

Daphnis Olivier Boelens, janvier 2015

jeudi 10 juillet 2014

« Gaël Dupret : Les hommes de la rue... ou la rue des hommes » – un coup de cœur de Daphnis Olivier Boelens (5-6 juillet 2014)

« Gaël Dupret : Les hommes de la rue... ou la rue des hommes » – un coup de cœur de Daphnis Olivier Boelens
(5-6 juillet 2014)


EXPOSITION PHOTOGRAPHIQUE A PARIS
du 27 juin au 24 juillet 2014


café reflets centre cerise paris - recadré

Une exposition au détour d'une rue commerçante de Paris, à cheval entre les 1er et 2ème arrondissements. Au Café Reflets/Centre Cerise, dans une arrière-salle au design conceptuel très envoûtant, ou patchworks d'images urbaines en plafonnage se reflètent dans des tables-miroirs pour constituer une variation de tableaux selon l'angle duquel on aborde le reflété, on découvre une exposition qui non seulement expose, mais surtout explose... un indétrônable tabou : celui des « locataires du trottoir », des « voyageurs des étoiles », des « désemmurés du Système ».

Aucun jugement n'est porté sur les sujets photographiés, mais peut-être y en a-t-il un sur le visiteur lui-même qui se retrouve cloué face à son propre désintéressement, qui découvre que l'artère qu'il avait arpentée la veille encore accusait une réalité parallèle à celle qu'il avisait dans les rétroviseurs de ses déambulations routinières et agendées. On ne voit que ce que l'on daigne regarder, après tout. Force est de reconnaître aussi que l’œil du marcheur n'a jamais été autant sollicité que de nos jours par les démarcheurs au service d'une société qui se veut ensoleiller le béton à grands flashes de slogans racoleurs et hypnotiques. Les mots s'affichent, mais se fichent bien de penser au bien-être profond de l'espèce humaine : ils se contentent de séduire et de vendre, démos et démons de paradis artificiels et artificieux. De fait, la richesse au sens occidental n'est pas d'ordre intérieure mais extérieure. L’œil est devenu le cœur du monde. Alors que c'est le cœur qui devrait être l’œil du monde, en toute logique.

Dans les villes, ces magmas de chair et de fer où l'impossible côtoie la démesure, se juxtaposent deux « cosmes », dont les interactions sont de plus en plus menues, car la vitre invisible qui les sépare dans ce parloir de prison où on ne se cause plus d'un côté à l'autre... cette vitre « protectrice », donc, s'épaissit jusqu'à devenir insonorisée et opaque. Non seulement on ne voit plus, mais on ne regarde plus. Non seulement on n'entend plus, mais on n'écoute plus. Non seulement on ne perçoit plus, mais on s'invite à une ignorance sélective et collective... par peur d'aviser ce qui nous guette toutes et tous au détour d'un revers du destin. Personne n'est à l'abri de la condition de sans-abri. Une situation n'est jamais immuable. Il n'y a qu'un pas pour franchir le seuil d'une porte, dans un sens comme dans l'autre.

L'homme, dans la rue, fuit l'homme de la rue. L'homme de la rue, lui, fuit le regard de l'homme qui ne le regarde pas. La gêne mutuelle est telle qu'on pourrait craindre qu'elle finisse par s'inscrire dans les gènes. Il y a ceux qui aboutissent dans la rue, ceux qui y naissent, ceux qui y grandissent, et ceux qui n'y font que passer entre deux épisodes confortables. La poussière dans les habits des uns, la poussière dans l’œil des autres... tant de poussière pour une planète qui elle-même n'est que poussière dans l'univers...

Ce qui démarque fortement le travail de Gaël Dupret est le regard incisif qu'il porte sur une société paradant et affirmant sa « virilité » à grandes éjaculations de slogans (Renaître chaque matin |Epeda literie|, Live for Now |Pepsi|, La Banque. Nouvelle Définition |Caisse d'Épargne|, La Confiance a de l'Avenir |La Poste|...) qui, à l'instar d'un Woody Allen de l'époque de Bananas et de Sleeper, accusent une auto-dérision si puissante que le message véhiculé devient l'antithèse de celui que composent les mots pourtant agencés stratégiquement par des responsables de marketing aguerris. On jurerait que ces « petites phrases tape-à-l’œil » recèlent une contenance purement ironique... mais non, elles se prennent très au sérieux ! Prennent-elles cependant les humains au sérieux ?

Notre quotidien est, de toute évidence, parasité par ces formules publicitaires à l'induction subliminale, alors qu'on veut nous faire croire que nous sommes en réalité parasités par la présence de ces gens qui ont tout perdu, qui ont fait du ciel leur unique toit, des trottoirs leur living-room, des gares et porches leurs chambres à coucher, et des restes de la société de consommation leur supermarché à ciel ouvert. Au regard de la population « fonctionnelle », ces « marginaux » dérangent à plusieurs titres : d'abord parce qu'ils ne se rangent pas dans les mouvances despotiques des modes et nouvelles technologies et par conséquent en soulignent l'inanité (sans parler du fait qu'ils ne participent pas à ce pouvoir d'achat qui définit mondialement la valeur et la respectabilité du citoyen contemporain), ensuite parce qu'ils occupent la branche généalogique de ce « frangin raté » dont on a honte de dire qu'il fait partie de notre famille, enfin parce qu'ils renvoient en pleine figure de la société capitaliste son échec humain du fait qu'elle n'est pas parvenue à intégrer tout le monde dans son engrenage soi-disant civilisé et soucieux des Droits de l'Homme, et qui est donc imparfaite et dangereuse pour toute personne qui serait victime de l'échec, la faillite, l'endettement, l'ostracisme ou l'émigration forcée. Ces gens de la rue nous disent sans mot dire et sans maudire : « Demain, ce sera peut-être vous... alors bonjour m'sieur dames ! ». Et ça, les citoyens « fonctionnels » ne veulent surtout pas le (sa)voir.

Gaël Dupret copyright_SDF-005---Votre-Vie-n'a-Jamais-été-bien-remplie---DAPHNIS

« Votre vie n'a jamais été aussi bien remplie » annonce une des photographies exposées, sans doute la plus emblématique de la série de 10 photos de Gaël Dupret, de par ce slogan que l'on retrouve imprimé sur le sac de cet homme de la rue, sac qui contient toute sa vie. Ce slogan émanant de Monoprix résume parfaitement la relativité des notions de possession et de complétude. Et surtout illustre le hiatus entre ce que le monde se veut refléter et ce qu'il incarne véritablement. Ma foi, tout est dit.

Une exposition à voir du 27 juin au 24 juillet 2014, au Café Reflets/Centre Cerise, 46 Rue Montorgueil, Paris 2ème. Je vous invite également à aller visiter le site de Gaël Dupret, à l'adresse : http://www.gaeldupret.com/ Vous y trouverez bien d'autres travaux photographiques et reportages de ce photographe de talent et d'une grand humanité.
Daphnis Boelens, 5-6 juillet 2014

GAËL DUPRET - photo avec copyright - Henri-Paul Cartalat - Copyright

Gaël Dupret et Daphnis Boelens à Mons - Photo de Guilhem Méric, mars 2013 - Copyright



mardi 17 juin 2014

SE CALIBRER OU SE FLINGUER – une chronique de Daphnis Olivier Boelens pour l'essai de Virginie Vanos "Les sous-teckels" (juin 2014)

Comme je l'avais annoncé sur facebook le 24 mai 2014 à 11h17: voici la chronique du nouveau livre de Virginie Vanos. Un essai sociologique cinglant, ironique mais lucide sur la notion de conformisme humain, et une démonstration par A+B des dangers de l'adhésion "caméléonne" au chaos ordonné d'une société "sauvagement bourgeoise" ou "bourgeoisement sauvage".

 

VIRGINIE VANOS :
« LES SOUS-TECKELS ou 45 BONNES RAISONS DE CRAINDRE LA MASSE SILENCIEUSE »

SE CALIBRER OU SE FLINGUER
une chronique de Daphnis Olivier Boelens (juin 2014) –

Procès du conformisme, éloge de la différence
Procès du robotisme à visage humain, éloge de la poésie
Procès de l'inconsistance volubile, éloge du silence introspectif
Procès de l'addiction sociétale, éloge de la liberté du cœur d'enfant
Procès de la critique gratuite, éloge d'une autocritique payante
Procès du vernis à ongles, éloge de la carnation naturelle

Autant de procès, autant d'éloges. Tel est le noyau binaire de l'essai sociologique signé Virginie Vanos.

Avec un ton mordant et fort de dérision bien à elle, que l'on retrouvait déjà dans son récit autobiographique « Battue ! », Virginie Vanos dissèque allègrement les mécanismes humains qui régissent le concept très hermétique de « société » et qui, par un congrégationnisme arbitraire, œuvre à tous les étages de la psychologie, jusqu'à affecter les spécificités, les aspirations et les valeurs les plus sacrées d'un individu. On a déjà tant débattu de ce hiatus qui sépare l'« être » et le « paraître », de l'inconciliable joute qui oppose le « savoir » et le « croire », ou encore du lien conventionnel établi entre le « droit » et le « devoir ». Mais le débat ne porte-t-il pas surtout sur la méconnaissance des potentiels intrinsèques à l'espèce humaine, sur le plan créatif notamment, pulvérisés par une uniformisation stérilisante encouragée par les pouvoirs publics dans une visée d'abrutissement des masses afin de les rendre purement et simplement inoffensives et aisément domptables ?

L'interrogation qui émerge de ce raisonnement est la suivante : est-on né pour imiter, s'adapter, s'intégrer, se désingulariser, ou au contraire pour inventer, réinventer, faire vibrer, et surtout être soi dans toute notre dissemblance ? La question est-elle seulement posée ? Car Virginie Vanos démontre bien dans son ouvrage que la constatation la plus consternante n'est pas le fait que beaucoup ne trouvent pas la réponse, mais le fait que beaucoup ne se posent même pas la question, parce qu'ils ont été formatés pour ne pas se poser ce genre de points d'interrogation à vocation « épiphanique ». « Suivre » est la sagesse du fou. Mais dans certains cas, « contester » est la folie du sage.

Dans le fond, au-delà des notions de préjugé, de perversité grégaire, d'ostracisme, de dévalorisation des facultés et de valorisation de l'ignorance, tout le problème se résume à une histoire de peur. Celle d'être unique et rejeté car incompris ou jugé fantasque voire dangereux (dans certains pays, le dissident risque un séjour en prison ou la peine capitale). Celle de perdre ses acquis communautaires, ses prérogatives au sein de la collectivité, sa pseudo-respectabilité, ou encore son poste, sa fonction au sein d'une société quelle qu'elle soit (économique, politique, religieuse...). Celle de ne plus trouver sa place dans cet immense magma d'aujourd'hui huit milliards d'habitants qui peine à encore trouver ses repères et se fond avec la suavité d'un cadavre en décomposition dans cette uniformisation censée rassurer mais qui a pour effet antipodal d'engendrer les pires névroses et les plus étouffantes contraintes dont celle de jouer à être ce que l'on n'est pas à défaut de s'accepter dans toute sa diversité et sa complémentarité. Quand le « paraître » est de mise, l'« être » est démis.

Dans cet ordre d'idées, par exemple (Virginie Vanos le souligne très bien dans un chapitre spécifiquement réservé à la notion de « couple »), beaucoup de gens ne conçoivent plus une union sentimentale basée sur la complémentarité mais uniquement sur la similarité, la ressemblance absolue. Ce qui génère ce que moi-même j'appellerais le « syndrome du reflet dans le miroir », à savoir cette subconsciente aspiration à l'incarnation d'une adéquation parfaite... très imparfaite cependant, dans la mesure où elle nous reflète, mais ne nous permet plus la moindre communication ; elle nous coupe du monde et nous emprisonne dans un carcan à la fois auto-idolâtre et misanthropique. Car rien n'est pire que de dialoguer avec soi-même : cela s'appelle, en effet, un soliloque. Y a-t-il seulement langage plus improductif et plus figé que celui du soliloque ? On n'écoute plus lorsqu'on s'écoute.

Cette notion de « complémentarité » fait indubitablement défaut à l'« éducation », cette discipline consensuelle dispensée à la jeunesse, catégorie de la population des plus influençables, spécialement par les mouvements de masses et par la pensée collective car un jeune se cherche et quiert une place dans ce monde où on lui répète qu'adulte il va devoir participer activement à son bon fonctionnement. Dès le plus jeune âge, on familiarise l'enfant à des « normes bétonnées » : règles sociétales, hiérarchiques, éthiques, économiques et sexuelles. Normes éminemment bourgeoises (quand elles ne trouvent pas leur source dans la religion). But ultime de cette constitution au sein de la Constitution : ne pas heurter la sensibilité préétablie, ne pas amener la population à se poser des questions qui pourraient apporter un vent de changement dans les conceptions rigides établies à des fins de « santé mentale » et d'ordre politique/policier. Tout ce qui risque d'ébranler le dogme tacite (car toutes ces règles ne seront jamais formulées explicitement, mais seront suggérées et appliquées sournoisement ; elles seront même niées si la question est posée de manière trop explicite : combien de fois n'a-t-on pas entendu autour de nous de petites phrases telles que « non, ça m'est égal, chacun pense comme il veut, on est en démocratie »), tout schisme et toute remise en question seront résorbés dans un système de harcèlement moral savamment mené afin de réprimer l'individu réfractaire et de le « raisonner ». Il convient de punir et recadrer celui qui, en société, n'accepte pas les décrets, modèles et prescriptions de la collectivité, de la même façon que l'on châtie les mécréants et toute personne susceptible de défier les canons religieux dans un cadre sectaire de petite ou même de grande envergure.

Un des exemples les plus révélateurs de ces normes est cette distinction – draconienne et « joyeusement » adoptée – que l'on opère entre les garçons et les filles. Un bébé garçon doit être habillé en bleu, un bébé fille en rose. Un garçon devra s'intéresser aux voitures, au football, aux figurines de superhéros et aux jeux vidéos violents ; une fille devra cultiver une attraction pour les poupées, le jeu de la marelle, le maquillage et les dessins animés romantiques. Si l'un des deux déroge à cette « loi divine made in planet earth », il sera forcément soupçonné d'homosexualité, d'attardement mental, ou d'anarchisme précoce (tout cela pour paraphraser le qualificatif d'« hérétique » qui, lui, est quelque peu sorti du langage courant du 21ème siècle). Pain béni pour les psychologues et autres acteurs de ces « écoles de standardisation », qui s'empresseront de recourir à une cascade de concepts psychiatriques classificateurs, et à une impressionnante pharmacopée pour ré-aspirer l'outsider sur le droit chemin, tel un pasteur ramenant une brebis égarée sur la voie du Seigneur Tout-Puissant. Sauf que le Dieu de l'arasement et la dépersonnalisation, n'a rien d'associable aux notions d'« amour » et de « bienveillance » qu'on Lui prête par ces formules habituelles et tant entendues : c'est pour ton bien, tu me remercieras quand tu seras grand(e).

Bien entendu (et Virginie Vanos le mentionne avec beaucoup de tact et de compréhension dans sa conclusion), c'est un choix de la part des parents, comme c'est, adulte, un choix de la part de soi-même : suivre le troupeau, devenir moutonnier, ou s'en écarter pour revendiquer ses propres spécificités et apprendre à dire « non, je refuse catégoriquement ! » ou « non, je vais initier une nouvelle ère ». Il est même difficile de condamner quelqu'un qui choisirait la norme, car la contredire signifie beaucoup de souffrances et de coups bas à encaisser, et une grande solitude à la clef, par conséquent la nécessité d'une gigantesque force morale pour tenir tête en « poor lonesome cowboy » à une assemblée qui compte autant de têtes de pipe qu'une urne funéraire compte de cendres. Il n'est pas donné à tout le monde de vivre selon ses propres idéaux, us et coutumes, selon sa propre éthique, ses propres désirs et sa propre hiérarchie relationnelle... mais si tous choisissaient cette voie plus personnelle, nous obtiendrions le monde le plus riche possible, car le monde le plus diversifié qui soit.

Pour en revenir à cette distinction entre filles et garçons – et ce pour souligner que se taire et l'accepter aveuglément n'est pas une attitude sage et raisonnable –, je ne peux pas ne pas mentionner l'anecdote de cette fille du nom d'Antonia Ayers-Brown qui, aux USA, alors qu'elle n'avait que 11 ans, a attaqué (en 2008) la chaîne de fast-food McDonald's pour attribuer systématiquement les jouets « de filles » aux filles, et les jouets « de garçons » aux garçons. Elle a, plus exactement, « déposé une plainte auprès de la Commission des droits et des chances du Connecticut contre McDonald's pour discrimination fondée sur le sexe. » Essuyant une première réponse indifférente de la part de la chaîne de prêts-à-manger américains et un avis mitigé de la part des instances juridiques, la jeune fille et son père réalisent alors un test avec d'autres enfants dans une trentaine de McDonald's : la conclusion fut que les enfants recevaient automatiquement le jouet correspondant à leur sexe dans 92,9% des cas. Plus fort encore, dans 42,8% des cas, la demande de l'enfant d'obtenir le jouet du sexe opposé fut strictement refusée. Suite à ce test, au lieu de déposer une nouvelle plainte, la jeune fille écrit une nouvelle lettre à la direction de McDonald's... qui cette fois lui donne gain de cause et s'engage à ce que chaque enfant puisse recevoir le jouet qu'il désire sans distinction de sexe.

Dans un McDonald's favorable à cette non-distinction de genre, on pourra d'ailleurs aviser cette affiche collée au mur, stipulant les nouvelles consignes à respecter pour les employés :

USA - fille attaque McDO - PHOTO - recadré
http://www.terrafemina.com/societe/international/articles/42673-etats-unis-une-adolescente-attaque-mcdonalds-contre-les-jouets-genres-et-gagne.html
Traduction : Quand un client commande un Happy Meal, il convient désormais de lui demander « Désirez-vous un jouet Mon Petit Poney ou un jouet Skylander ? » Nous ne nous référerons plus à ces jouets en termes de « jouet de fille » ou de « jouet de garçon ». Les managers assureront l'application de ces nouvelles consignes à respecter lors de la prise de commande. Merci pour votre patience et pour votre compréhension. Merci à vous. Lorena
Tout ceci pour dire que la lutte des barrières sexuelles est loin d'être terminée à ce jour, et que les « sous-teckels » pointés du doigt par Virginie Vanos dans son ouvrage, qui se soumettent servilement à cette distinction despotique et à tous les paramètres afférents, feraient bien d'en prendre de la graine, question de ne pas paraître ringards.

De fait, ne peut-on concevoir qu'un petit garçon puisse aimer jouer avec une poupée, ou qu'une petite fille aime s'amuser avec une petite voiture ? Cela heurte, de toute évidence, un conglomérat bien-pensant éminemment bourgeois qui régit des normes sur base de la peur du persiflage, de la mise à l'écart, ou tout simplement de la confrontation avec la pire question que l'on puisse lui poser, à savoir : pourquoi ne fais-tu pas comme les autres ? Pourquoi veux-tu être différent ? Pire : es-tu si prétentieux ou si malheureux pour vouloir être différent ? Et ce avec le conseil suprême qui suit de manière inéluctable : si tu veux, je connais un très bon psy qui pourra t'aider... Lorsque l'éclat de rébellion se produit à un âge plus avancé, il n'est pas rare de noter des extensions à cette première formule condescendante, telles que : tu verras, après tu te sentiras beaucoup mieux... tu passes seulement par un mauvais moment, tu n'as sans doute pas fait ta crise d'adolescence à l'âge adéquat ou encore : tu redeviendras toi-même, parce que là je ne te reconnais plus !

Au secours, à l'aide !!! Mais attention, pas n'importe quelle aide. Celle de gens capables de comprendre, plutôt que de gens qui affirment mieux vous cerner que vous ne vous cernez vous-mêmes et qui se proposent gracieusement de vous reformater afin que vous puissiez mieux correspondre à ce que la société attend de vous. Sois un bon chienchien et t'auras un beau nonos. Sois un bon pratiquant et tu iras au paradis.

Dès cet instant, comme dans tout tribunal, tout ce que vous direz pourra se retourner contre vous... et sera, au besoin, déformé de façon à pouvoir être retourné contre vous !!! La moindre affirmation qui déviera de la pensée communément admise sera placée sur le compte de cette pseudo « crise d'adolescence différée » que vous êtes en train de vivre, et votre crédibilité sera synonyme de « valeur boursière en chute libre ». En d'autres termes : votre « moi » sera en faillite. Car l'exception est seule, et n'a pour avocat que sa propre logique, sa propre sincérité, et ses compères marginaux tout aussi « condamnables ». Le jury est rarement du même bord, et la Cour de « Justice » s'avère une reproduction adulte de la cour d'école, avec ses schémas claniques, ses injustices innombrables, et ses hauts grillages que l'on ne peut franchir sous peine d'être « collé ».

Pour se fondre dans la masse et ne pas risquer les brimades, les sournoiseries ou le rôle peu enviable et traumatisant de bouc émissaire, il convient de s'abstenir de toute fantaisie, de toute divergence, de toute singularité. Pour éviter de figurer sur le banc des accusés, il faut nécessairement faire partie des accusateurs, des membres de la Cour ou du jury. Toute neutralité sera considérée comme un transfuge et sanctionnée d'un régime comparable à celui du marginal incriminé. Aimer le football sera plus passe-partout que d'être un virtuose du violon, manger du fast-food sera considéré comme plus « cool » et moins « pédéraste » que de se nourrir d'aliments sains, et enfin parler avec le langage de monsieur-tout-le-monde vous vaudra plus de considération que viser une connaissance plus pointue et plus élégante de votre langue maternelle. Une « meuf », ce sera toujours plus vendeur qu'une « femme ». Un exemple parmi d'autres...

Tous ces traits, comme le sous-entend l'essai de Virginie Vanos, nous conduisent à cette notion terrible d'aliénation. Que faut-il comprendre par ce vocable ? Il ne s'agit pas seulement de la soumission de l'individu à une politique psychologique, mais surtout de l'inféodation de celui-ci à un état d'esprit régressif, propre à le mener à sa propre destruction mentale, par l'insufflation permanente de préjugés, doctrines et ostracismes rétrogrades et misanthropiques. L'opération d'« épuration » se réalise la plupart du temps dans le cadre familial, et démarre dès le plus jeune âge pour s'assurer que la « bonne façon de penser » ne sera pas qu'une connaissance théorique mais deviendra une seconde nature pour la personne qui y est exposée, assez puissante pour évincer ses goûts et penchants naturels et innés.

Il faut bien comprendre que toutes les formes de racisme, toutes les sectes, tous les esclavagismes, sont nés de ce système d'éthique sociétale que Virginie Vanos désigne sous le terme de « sous-teckelisme ». La dangerosité d'une éducation aussi exiguë et imposante s'est brillamment illustrée (pour ne citer que cet exemple le plus notoire) par l'avènement du 3ème Reich. Ce qui peut paraître anodin dans cette ségrégation bourgeoise, est en vérité redoutable dans la mesure où elle se camoufle derrière des faits qui, pris isolément, n'inspirent pas l'horreur, voire porteraient à sourire. Mais cette sournoiserie en filigrane s'avère assez féroce pour pousser un individu fragile... au suicide ou au meurtre !

Oui, ce sont ces masses silencieuses qui vont enfiler une tenue de supporter aux couleurs flashantes et se peinturlurer la tronche aux couleurs du drapeau national en temps de Mundial footballistique pour gueuler à gorge déployée l'hymne de l'équipe nationale (ou celui de l'équipe adverse si c'est elle qui gagne), qui vont s'afficher sur internet en train de se bourrer la gueule, de montrer leurs fesses ou entouré(e)s de sex bombs, qui vont aller serrer la main à un homme politique de passage (même si elles soutiennent le parti de l'opposition) et demander un autographe à un écrivain dont elles n'ont jamais lu un seul livre mais dont elles ont « beaucoup entendu parler et même en bien »...

Rien de dangereux ou de fondamentalement méprisable dans ces « actes infantiles », direz-vous. Certes. Mais sachez que ce sont ces mêmes « masses silencieuses » ou « sous-teckels » qui, en temps de guerre, dénonceront leur voisin, se mettront à torturer un « ennemi désigné » sous les ordres d'un gouverneur sadique, tueront femmes et enfants sans le moindre cas de conscience, en affirmant se contenter d'« obéir aux ordres » en « tout bon citoyen ». Ce sont ces « masses silencieuses » de « sous-teckels » qui voteront extrême-droite en cachette tout en clamant sur tous les toits soutenir le parti écolo, qui affirmeront n'avoir rien contre les homosexuels ou les étrangers, mais qui persécuteront leurs enfants s'ils ont le malheur d'être « pédé/gouine » ou de se mettre en couple avec un(e) « négro/négresse », qui iront manifester contre la maltraitance sur les animaux mais sans se soucier un seul instant de l'origine de la viande qui fume dans leur assiette, qui critiqueront la corruption au sein des gouvernements et les magouilles boursières sans toutefois cracher sur une petite fraude fiscale ou une petite arnaque via internet en passant, histoire d'arrondir leurs fins de mois, qui critiqueront leur collègue de bureau pour avoir une maîtresse/un amant mais qui, à la première occasion, sautent eux-mêmes tête la première dans la plumard de l'adultère... and so on.

Il faut du courage, de la détermination et du caractère pour s'imposer dans sa « discordance » à cette caste si répandue à l'échelle mondiale, celle des foules embobinées par des protocoles non-dits. Certes, les régimes totalitaires qui s'affichent au grand jour ne sont pas préférables. Mais la différence entre cette « petite bourgeoisie » et les « extrémistes de tous bords », serait un peu semblable à la différence entre une capsule de cyanure qui terrasse un homme en une minute, et une pincée d'arsenic qui le tuerait à petit feu pendant des semaines et des mois. Les deux substances tuent, mais chacune à son rythme et à sa manière.

Le livre de Virginie Vanos décortique les raisonnements et failles de cette petite bourgeoisie « sous-teckelienne », mise en scène dans toutes les situations du quotidien, et à tous les étages de la vie en société. Tous les domaines s'y voient abordés : politique, religion, éducation, famille, alimentation, art, culture, travail, sexualité, drogue... L'auteure ne mâche pas ses mots et ne dissimule pas son mépris pour l'hypocrisie et la violence psychologique qui accompagnent ces comportements convenus pour entrer dans la « norme » respectable et dominante. Sa position a le mérite d'être claire et assumée, sans pirouettes de désengagement ou de nuances artificieuses. Plus qu'une gifle, ce qu'elle nous livre est un coup de poing, et il frappe précisément là où ça fait le plus mal.

Ce cadre « petit bourgeois », disserté avec exhaustivité dans le livre de Virginie Vanos, se veut décontracté, à la mode (que ce soit une mode ou son contraire, le « sous-teckel » s'y pliera avec le même sourire et non avec le soupir ; après tout, ce qui compte c'est le regard extérieur et non pas son regard propre), se juge comme un aboutissement naturel et mâture de l'évolution des mentalités sur des millénaires, mais traduit, à l'opposé de tout progrès, une extrême rigidité oculaire, une absence d'empathie et une carence en profondeur. En pareil contexte, un créateur (forme la plus « extraterrestre » qui ait jamais été recensée au sein de l'espèce humaine, du moins aux yeux des « sous-teckels ») ne peut trouver sa place et se verra automatiquement relégué à cette formule empreinte de dédain et de jalousie : « Lui, c'est un artiste ! » (à lire en mettant un accent d'amertume sur le terme d'artiste).

Il existe cependant des spécimens qui se disent artistes parmi les sous-teckels, mais ceux-ci conçoivent l'art comme une aptitude accessible à n'importe qui en un temps record grâce à des formations que l'on peut trouver dans les petites annonces et payables par modules (L'art est un don, un plus que l'on possède en soi depuis la naissance, l'expression d'un génie ? Nan, déconne pas, être artiste ça s'apprend, y a des cours pour ça, et c'est même pas cher, t'as une réduction si t'es au chômage ou au CPAS !), voire « exerçable » (pardon pour le néologisme pourri) sans aucun apprentissage et aucune culture nécessaires. Ainsi, j'associerais à ces pseudos-artistes 99,99% des peintres abstraits, des écrivains auto-publiés et chanteurs auto-produits, des cinéastes téléfilmiques (parmi lesquels il existe bien entendu des exceptions... et lorsque exception il y a, on se trouve alors souvent face à des artistes et des œuvres grandioses, bien plus originales que les productions contemporaines « main stream », qui influencent jusqu'à la culture d'un pays tout entier et produisent des mouvements artistiques mondiaux... mais à mes yeux, c'est de l'ordre du 0,01%, le reste est tout juste bon à décorer les cuisines ou à occuper les écrans de télévision aux heures de grande écoute, ces fameuses heures où les gens veulent se détendre car lobotomisés par une journée harassante de travail, et où ils ne sont plus à même de mener une réflexion ou un débat sur quelque sujet que ce soit). Comment trouver sa place en tant qu'artiste authentique dans un contexte aussi peu perméable à l'originalité, aussi réticent à cette force qui fait de l'art un acte destiné à amener de la nouveauté, à révolutionner les choses plutôt qu'à singer ce que le public est désireux de consommer ? Comment échapper à la production de pré-mâché quand on naît dans un milieu dit « sous-teckelien » ? Pourtant, force est de constater que la magie de la génétique a fait naître des génies incomparables au sein de milieux austères, ignorants et prisonniers de normes infécondes.

Questions et réponses à méditer, que tout cela. En conclusion, quelle que soit votre discipline, votre cadre professionnel ou hiérarchique, votre milieu social, votre conviction religieuse ou votre tendance politique, je dirais ceci : attention, les ST (« sous-teckels ») sont parmi nous ! Nous sommes prévenus. Merci, Virginie, pour cette conscientisation. Restons donc vigilants. Et surtout, restons nous-mêmes, aussi hors-normes puissions-nous être.

Daphnis Olivier Boelens, 14 juin 2014